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«La démocratie ne souffre pas d’un trop-plein de débats, mais de leur rareté»

Olivier Babeau.
Olivier Babeau. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Le chroniqueur Olivier Babeau déplore les attaques contre la liberté d’expression. Selon lui, cette censure sclérose le débat politique et menace la démocratie.

Par Olivier BabeauPublié le 01/10/2019



J’avais appris dans mon enfance à considérer la liberté d’expression comme une évidence. Les cours d’histoire nous faisaient découvrir avec stupeur, et non sans quelques frissons, les bûchers du Moyen Âge, le procès de Galilée, les purges totalitaires. Des milliers d’années où avaient dominé, sous une forme ou une autre, des systèmes par lesquels les propositions déviantes étaient interdites, souvent éliminées en même temps que ceux qui avaient osé les formuler. On nous apprenait combien il était formidable de vivre à une époque où plus personne ne pouvait imposer le silence au nom de ses croyances et imposer par la violence son interprétation de la vérité. Une époque où l’on respectait toutes les opinions, pourvu qu’elles acceptent de respecter les autres, et où il n’était pas nécessaire d’être d’accord sur tout pour daigner se parler.Les universités deviennent les gardiennes d’un projet politique.

Nos enfants n’auront pas la même chance. La liberté d’expression, comme la démocratie qui en dépend, risque de n’avoir été qu’une parenthèse bien courte. Le mécanisme est le même depuis des millénaires. Un groupe minoritaire développe une idéologie qu’il parvient à imposer au reste de la société. Cette idéologie définit précisément ce qui peut être dit et ce qui doit être tu. Dans un premier temps elle profite de la tolérance générale pour s’exprimer, dans un second elle disqualifie tout discours déviant, affirmant peu à peu une prétention à détenir le monopole de la vérité. Elle a son clergé, son vocabulaire, ses tabous, ses tribunaux et ses potences.

Dans Coming apart, le politologue Charles Murray décrit la nouvelle forme de ségrégation sociale qui isole les élites politiques, économiques et intellectuelles aux États-Unis et leur permet de développer une bulle sociale où l’idéologie du puritanisme progressiste est hégémonique. Tous issus des mêmes universités et lieux de formation, ce groupe de milliardaires a les moyens d’étendre son emprise grâce aux entreprises qu’ils contrôlent. Il s’agit aujourd’hui de la plus puissante force de diffusion de la bien-pensance contemporaine. Outre-Atlantique, ce courant fait d’incroyables progrès. Il faut visionner les vidéos sur les dérives de l’Evergreen State College pour comprendre comment le progressisme, dans sa version la plus extrême, impose physiquement le silence à tous ceux qui osent questionner l’orthodoxie ou même ne professent pas le catéchisme du moment avec assez de zèle. Tout est fait pour réduire la moindre interaction sociale au schéma obsessionnel du rapport entre oppresseurs et victimes, chacun appartenant à l’un ou l’autre camp en fonction de sa race, de ses préférences sexuelles ou de son sexe. Les universités devraient être ce lieu surplombant de la société où sont montrées avec courage les ambiguïtés du réel, elles se transforment en camps de rééducation idéologique. Elles devraient être les temples de la rationalité et de la confrontation scientifique, elles deviennent les gardiennes d’un projet politique.La loi sur les « contenus haineux  » votée en France servira de prétexte commode pour interdire toute remise en question des vérités.

Les bulles cognitives créées par les réseaux sociaux aidant, toute la société est contaminée. Nous devenons hypersensibles aux divergences d’opinions désormais perçues comme des violences. Elles sont ainsi de moins en moins supportables. John Cleese, le mémorable acteur du groupe des Monthy Python, témoignait en 2016 de son exaspération face à la chape du politiquement correct qui étouffe l’humour. Tout se passe, souligne-t-il, comme si la société voulait nous protéger de toute émotion inconfortable. Il rapporte la phrase d’un psychiatre londonien qui lui a livré une explication éclairante de ce besoin nouveau: «si les gens ne peuvent pas contrôler leurs propres émotions, alors ils doivent essayer de commencer à contrôler le comportement des autres.»

Nous riions hier des «enfers» des bibliothèques, ces lieux où l’on cachait les ouvrages interdits. Ils ont été rouverts. Tous les livres ne sont plus bons à lire. Plusieurs écoles de Barcelone ont supprimé 200 livres de leur collection, soit un tiers de leur catalogue, dont La Belle au bois dormant et Le Petit Chaperon Rouge, jugés «stéréotypants et sexistes».

La machine à purger les discours tourne à plein. La loi sur les «contenus haineux» votée en France servira de prétexte commode pour interdire toute remise en question des vérités ayant reçu le tampon du camp du Bien. Au nom du respect des opinions, on veut en interdire l’expression. Le puritanisme progressiste ne gagne pas parce qu’il est fort, mais parce qu’il a pour lui la foule immense des gens lâches qui croient éviter la guerre au prix de la honte. Comme pour Munich autrefois, ils auront l’une et l’autre.Si le recul de la liberté d’expression est dramatique parce qu’il affaiblit directement le débat politique.

Il y a quelques jours, l’universitaire James Flynn, auteur de l’effet qui porte son nom concernant la hausse du QI dans les sociétés développées, annonçait que son éditeur, Emerald Publishing, venait de lui refuser le manuscrit attendu. Le sujet? La liberté d’expression… L’éditeur explique en substance que le texte traite des sujets sensibles de race, de religion ou de genre, et qu’ainsi «les risques de complications judiciaires sont trop grands». Steven Pinker, le grand penseur contemporain qui insiste sur l’urgence de célébrer et retrouver les Lumières, s’est indigné du refus de publication. Pour ne heurter personne, on tait et on fait taire.

Si le recul de la liberté d’expression est si dramatique, c’est parce qu’il affaiblit directement le débat politique. L’éthique de la discussion a cédé la place à une éthique de l’anathème, consistant à décerner aux uns des brevets de vertu, aux autres des stigmates d’indignité. On ne doit plus discuter avec untel ou parler de tel sujet. Les groupes politiques se juxtaposent, passant plus de temps à attribuer des étiquettes qu’à parler réellement des faits et des idées.

Notre démocratie ne souffre pas d’un trop-plein de débats, mais de leur rareté. Comment peut-on espérer se comprendre si l’on refuse même de se parler? Comment dissiper l’erreur, si on se prive du seul moyen de la contredire? Au lieu de suivre le mouvement général des pays qui font progresser la censure, aussi généreuses en apparence que soient les justifications, nous devrions réaffirmer la liberté d’expression comme l’une de nos valeurs non négociables.

1 réponse »

  1. Un lecteur nous signale un article relatif au débat et à la liberté d’expression. Ceux ci sont parfois « remplacés » par les manifestations. C’est la cas de Gilets Jaunes.
    Notre lecteur pense que c’est un danger pour la démocratie.

    Margaret Atwood et d’autres écrivains signent une tribune pour la liberté d’expression.

    Le collectif réunissant pas moins de 150 écrivains, journalistes et artistes s’inquiète de voir les mouvements de justice sociale menacer la liberté d’expression et le débat public.

     08/07/2020 Par Manon Heckmann HUFINGTON POST

    Mark Lilla, Margaret Atwood ou encore J.K Rowling s’inquiètent de voir le débat public disparaître face aux manifestations en faveur de la justice raciale et sociale. 

    « Ils ne sont pas moins de 150 écrivains, journalistes et artistes à avoir signé cette tribune. Parmi eux, Mark Lilla, Margaret Atwood ou encore J.K Rowling s’inquiètent de voir le débat public disparaître face aux manifestations en faveur de la justice raciale et sociale. 

    “Nos institutions culturelles sont aujourd’hui à l’épreuve. Les puissantes manifestations en faveur de la justice raciale et sociale revendiquent une réforme de la police trop longtemps différée et font plus largement entendre des appels pour davantage d’égalité et d’inclusion dans notre société, notamment dans l’enseignement supérieur, le journalisme, la philanthropie et les arts.

    Mais cette nécessaire prise en compte a aussi renforcé tout un ensemble de postures morales et d’engagements politiques qui risquent d’affaiblir les règles du débat public et l’acceptation des différences au profit d’un conformisme idéologique. Autant nous avons salué la première phase de ce mouvement, autant nous voulons nous élever contre la seconde” peut-on lire dans la tribune. 

    Une menace pour la culture

    Dans cette tribune publiée dans Le Monde et Harper’s magazine, le collectif rappelle que la lutte contre les idées illibérales et l’intolérance ne doit pas mener au dogmatisme et à la censure, notamment dans le domaine de la culture. 

    Les forces illibérales gagnent du terrain partout dans le monde et trouvent un puissant allié en Donald Trump, qui représente une réelle menace contre la démocratie. Notre résistance ne devrait pas conduire au dogmatisme ou à la coercition. L’inclusion démocratique que nous appelons de nos vœux ne peut advenir que si nous refusons le climat d’intolérance général qui s’est installé de part et d’autre.

    L’échange libre des informations et des idées, qui est le moteur même des sociétés libérales, devient chaque jour plus limité. La censure, que l’on s’attendait plutôt à voir surgir du côté de la droite radicale, se répand largement aussi dans notre culture : intolérance à l’égard des opinions divergentes, goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme, tendance à dissoudre des questions politiques complexes dans une certitude morale aveuglante. Nous défendons le principe d’un contre-discours solide et même caustique de toutes parts” écrivent-ils.

    La liberté d’expression remise en cause

    Au début du mois de juin, James Bennet le directeur des pages “Opinion” du New York Times, a été licencié après la parution d’une tribune signée par un sénateur appelant à l’envoi de l’armée contre les manifestations violentes.

    David Shor, un analyste de données a été licencié en juin également pour avoir retweeté l’étude d’un chercheur de l’université de Princeton qui voulait démontrer que les manifestations violentes pour dénoncer les violences policières ont un impact positif sur le vote républicain. Or, évoquer les conséquences négatives de ces manifestations violentes avait été considéré comme une menace pour le mouvement de protestation des populations noires.

    “On renvoie des rédacteurs en chef pour avoir publié des articles controversés ; on retire des livres sous le prétexte d’un manque d’authenticité ; on empêche des journalistes d’écrire sur certains sujets ; on enquête sur des professeurs à cause des œuvres littéraires qu’ils citent en classe ; un chercheur est renvoyé pour avoir fait circuler un article scientifique dûment examiné par des pairs ; et on limoge des dirigeants d’organisation pour des erreurs qui ne sont parfois que des maladresses.

    Quelles que soient les raisons invoquées, la conséquence en est qu’il est de plus en plus difficile de prendre la parole sans craindre des représailles. Nous en faisons déjà les frais, à en juger par l’aversion au risque qui se développe parmi les écrivains, les artistes et les journalistes, inhibés par la peur de perdre leur gagne-pain s’ils s’écartent du consensus ou même s’ils ne font pas preuve du zèle attendu pour se conformer” dénonce le collectif.

    Le droit à l’erreur et au désaccord

    Aux États-Unis, les mouvements de protestations tels que “Me Too” ou “Black Lives Matter” inquiètent les intellectuels, notamment les écrivains, qui leur reprochent de vouloir faire taire les voix qui n’iraient pas dans leur sens et ce aux dépens de la richesse culturelle.

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