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La propagande n’est pas l’apanage des régimes autocratiques. Son terreau : l’absence d’espace public de débat

La propagande a été le ciment de la démocratie libérale” | Sciences Po

PRÉSENTATION

La propagande n’est pas l’apanage des régimes autocratiques ou totalitaires des XXe et XXIe siècles. Dans un monde numérique où l’information est un enjeu important, la propagande est plus que jamais d’actualité : désinformation, manipulation, rumeurs et théories du complot sont relayés sur internet et les réseaux sociaux.

Les techniques de manipulation de l’opinion

Dans le prolongement de nos publications, et en particulier de notre article d’hier consacré à la dissolution de la démocratie

https://metahodos.fr/2020/07/27/democrature-neo-populisme-democratie-illiberalle-dissolution-de-la-democratie/

et de celui relatif à la servitude volontaire

https://metahodos.fr/2020/07/18/du-consentement-des-asservis-malencontreuse-modernite-de-lessai-de-la-servitude-volontaire/

nous vous présentons une interview donnée au Point par l’historien David COLON qui s’est penché, dans un livre, sur les techniques de manipulation de l’opinion dans les dictatures comme dans les démocraties. ( Propos recueillis par Baudouin Eschapasse le 19 janvier 2019)

Il nous rappelle que ce n’est pas dans un régime autoritaire qu’a vu le jour la première usine de « fake news », mais bel et bien au sein des régimes libéraux :  dans les démocraties en guerre, entre 1914 et 1918.

Pour l’universitaire, c’est aujourd’hui que culmine la propagande.

Sans débat public ouvert pas de démocratie véritable

L’auteur évoque les « bulles informationnelles » cloisonnées qui  « détruisent l’espace public commun où se confrontaient jusque-là des opinions contradictoires. Nous sommes ainsi entrés dans un nouveau régime de vérité, la « post-vérité », caractérisée par un relativisme absolu, ce qu’illustre le concept ahurissant de ‘faits alternatifs’ ».

Deux concepts centraux : le  « stéréotype » et la « fabrique du consentement »

Comme l’écrit Jacques Ellul, « le but de la propagande moderne n’est plus de modifier les idées, mais de provoquer une action ». David COLON site les chercheurs qui ont étudié le processus de formation de l’opinion publique : Gabriel Tarde et Gustave Le Bon, sociologues de la fin du XIXe siècle, Walter Lippmann (1889-1974) et Edward Bernays (1891-1995) Ce dernier a inventé deux les concepts centraux de la propagande : le « stéréotype » et la « fabrique du consentement ». Le stéréotype correspond au fait que notre connaissance de l’environnement dans lequel nous évoluons n’est qu’indirecte.

Non pas modifier les idées mais provoquer une action, tel est l’objectif de la propagande

La propagande ne vise pas modifier les esprits, mais à « peser sur les attitudes et comportements en poussant les individus à adopter l’attitude voulue, qui peut consister à faire certaines choses ou, souvent, à ne pas les faire , nous précise David COLON.

Il cite deux exemples récents :

  • Aux Etats Unis : la campagne de propagande conduite par les soutiens de Donald Trump, lors des dernières élections américaines, s’est concentrée dans quelques circonscriptions-clés : ces « swing states » (ou « États pivots » en français) qui peuvent faire basculer une élection dans un sens ou dans un autre. Cette campagne de propagande a poussé certaines catégories de population à ne pas aller voter. Elle y est parvenue en adressant, via les réseaux sociaux, des messages ciblés diabolisant la figure d’Hillary Clinton auprès d’une frange de l’électorat démocrate…
  • En France : tous les efforts de la communication gouvernementale ont visé, depuis plusieurs semaines, à pousser les gens à ne pas aller manifester avec les Gilets jaunes. ( l’interview ici reproduite est de janvier 2019, rappelons- le)

Le biais de confirmation et les algorithmes des réseaux

Si nous sommes peu enclins à nous remettre en question, c’est en raison de ce travers que les scientifiques appellent le les réseaux sociaux et les plateformes SVoD utilisent le « biais de confirmation » grâce à des algorithmes qui démultiplient l’impact de ce « biais » en classant les informations qui nous sont soumises dans un ordre qui privilégie nos préférences, et en rendant immédiatement accessibles des informations, des images et des vidéos confirmant nos vues.

Un nouveau régime de vérité en l’absence d’un espace public de débat

Ces algorithmes, très opaques, contribuent à créer des « bulles informationnelles » cloisonnées et détruisent l’espace public de débat des idées. . C’est sur ce terreau que prospèrent les fausses nouvelles, les rumeurs et les théories du complot.

La défiance envers les médias et le discours antisystème dirigé contre les journalistes : symptôme d’une profonde crise de notre système médiatique

La polarisation politique de certains médias et l’infotainment y contribuent. Les médias ont des responsabilités selon l’auteur : les tables rondes TV présentent les idées mais sans débat véritable, par ailleurs, « la concentration des médias entre les mains d’une poignée de milliardaires, qui n’est pas sans conséquence sur le traitement et la qualité de l’information ».

P. ANDRE et A. FLAX

ARTICLE

David Colon : « Nous sommes entrés dans une ère de propagande totale »

Le Point : La propagande est une invention récente, lit-on dans votre ouvrage. Quand naît-elle réellement  ?

David Colon : Jacques Ellul a publié une passionnante Histoire de la propagande il y a 50 ans. Il y explique que le premier véritable corps de propagandiste s’est constitué au Moyen Âge, au moment où est née la Congrégation pour la propagation de la foi, la « Congregatio de propaganda fide », dont l’objet était, comme son nom l’indique, de propager la « bonne parole » catholique afin de contrer la progression du protestantisme en Europe. Cette congrégation, implantée au cœur même de l’Église, a été instituée par le pape Grégoire XIII entre 1572 et 1585. La bulle pontificale Inscrutabili divinae providentiae du 22 juin 1622 fait de ce service chargé des « affaires missionnaires » un « organe permanent de gouvernement ». La diffusion de la doctrine chrétienne telle que Rome l’envisage nécessite alors la mise en place d’une imprimerie qui se met à éditer des livres dans plusieurs langues. Et des prêtres sont formés spécialement pour cette mission d’évangélisation.

Si la propagande est d’abord religieuse, quand se teinte-t-elle de politique  ?

Avec la Révolution française, bien sûr, puis avec l’apparition de la grande presse, à la fin du XIXe siècle, en Europe et aux États-Unis. Ce moment coïncide avec l’avènement du modèle de la démocratie libérale occidentale. Cela peut sembler paradoxal, mais la propagande a partie liée avec la démocratie. Chercher à obtenir l’adhésion du plus grand nombre à des valeurs, à des idéologies politiques a, en effet, d’autant plus de sens que l’opinion publique a un poids effectif. À cet égard, il n’est pas inintéressant de constater qu’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, évoque dans Propaganda (1928) que « les premiers efforts organisés pour propager une croyance ou une doctrine particulière » peuvent être retrouvés à l’époque de la démocratie athénienne et de la République romaine.

Vous citez un moment décisif dans l’histoire des manipulations de masse. C’est 1906…

C’est en effet un épisode méconnu de l’histoire, mais il est fondateur pour l’industrie des relations publiques. Le 28 octobre 1906, un train déraille sur un pont récemment construit, sur la côte est des États-Unis. Cinquante-trois passagers perdent la vie dans la catastrophe. La compagnie ferroviaire décide immédiatement de communiquer. Elle charge un ancien journaliste, Ivy Ledbetter Lee, de rédiger un communiqué. L’agence Parker & Lee, qu’il a fondée avec George F. Parker l’année précédente, n’est pas seulement pionnière en matière de « relations publiques ». Elle invente alors les règles – depuis immuables – de la « communication de crise » : réactivité, empathie à l’égard des victimes, promesse de transparence et engagement à faire en sorte que les choses changent. En diffusant son communiqué, en invitant des journalistes new-yorkais sur les lieux du drame, en mettant en scène aussi la compassion des dirigeants de la compagnie pour les victimes et leurs familles, l’agence Parker & Lee infléchit le traitement médiatique de l’événement et sa perception par l’opinion. On peine à mesurer aujourd’hui la révolution que cela constitue. Mais l’opinion publique était jusque-là méprisée par les élites. On peut citer notamment la sortie fameuse du milliardaire William Henry Vanderbilt, quelques années plus tôt : « Que le public aille se faire voir. »

L’essor d’une nouvelle matière scientifique, la psychologie sociale, va donner des ailes à ce que vous qualifiez de « fabrique du mensonge ». Quel va être l’apport de cette discipline dans le développement du métier de publicitaire  ?

Comme l’écrit Jacques Ellul, « le but de la propagande moderne n’est plus de modifier les idées, mais de provoquer une action ». Pour parvenir à cette fin, il faut comprendre le processus de formation de l’opinion publique. Dans le sillage de Gabriel Tarde et Gustave Le Bon, sociologues de la fin du XIXe siècle, qui s’étaient passionnés pour l’étude des foules, Walter Lippmann (1889-1974) et Edward Bernays (1891-1995) se penchent sur le sujet aux États-Unis. Le second invente deux concepts centraux de la propagande : le « stéréotype » et la « fabrique du consentement ». Le stéréotype correspond au fait que notre connaissance de l’environnement dans lequel nous évoluons n’est qu’indirecte. Notre accès à l’information est souvent entravé, et pas seulement par la censure. Cela peut résulter, tout simplement, du manque de temps et de la surabondance d’informations. De nombreux aspects de notre réalité sont donc « hors de portée de vue, loin de notre esprit », écrit-il. Ils doivent être imaginés. Or nos préjugés nous conduisent à adopter prioritairement des idées confortant nos présupposés. Si les « stéréotypes » sont privilégiés, c’est qu’ils nous dispensent de fournir un effort de compréhension de la complexité du monde en nous donnant une image ordonnée, confortable et familière de la réalité. La « fabrique du consentement » se fonde sur cette idée que, « puisque le gouvernement ne peut pas suivre l’opinion (trop insaisissable, trop volatile, dans une démocratie, NDLR), il faut que l’opinion suive le gouvernement ». En convainquant la masse que les décisions prises sont adoptées dans l’intérêt des individus qui la composent, quitte à recourir à ces « stéréotypes » et à des techniques de persuasion toujours plus perfectionnées.

Comment  ?

C’est là qu’apparaît un troisième personnage très intéressant : Harold Lasswell (1902-1978). Il est le premier universitaire américain à se spécialiser dans l’étude de la propagande. Son idée centrale est que les gens sont influençables par des efforts de communication qui injectent dans l’opinion des idées et des modèles de comportement comme le ferait une « aiguille hypodermique ». Dans son sillage, ceux que l’on appelle les « comportementalistes » mettent au point les outils et les techniques qui permettent de faire passer le plus facilement les « messages » et qui sont, encore souvent aujourd’hui, utilisés dans le marketing tel qu’on l’enseigne sur les bancs des écoles de commerce.

Dans ce domaine, la publication du Viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine, en 1939, marque une date-clé…

Oui, indéniablement. Serge Tchakhotine (1883-1973), microbiologiste russe élève de Pavlov, étudie à partir de 1930 la montée du nazisme en Allemagne. L’examen clinique des techniques de persuasion mises au point par Joseph Goebbels le conduit à imaginer au profit des socialistes allemands une campagne de contre-propagande qui se révélera très efficace dans les territoires où elle est menée face aux nazis. La lecture de son livre nous pose, rétrospectivement, des questions vertigineuses. Que se serait-il passé s’il avait eu davantage de temps et de moyens pour contrer la montée en puissance de la propagande hitlérienne  ?

À vous lire et à vous entendre, on a un peu le sentiment que des techniques simples conduisent implacablement à « reprogrammer » l’esprit humain. N’est-ce pas un peu simpliste  ? On voit bien que ces méthodes, utilisées dans le cadre de programmes de déradicalisation par exemple, ne fonctionnent pas systématiquement.

L’objet de la propagande n’est pas de « programmer » les esprits, mais de peser sur les attitudes et comportements en poussant les individus à adopter l’attitude voulue, qui peut consister à faire certaines choses ou, souvent, à ne pas les faire. Pour ne prendre que deux exemples récents : la campagne de propagande conduite par les soutiens de Donald Trump, lors des dernières élections américaines, s’est concentrée dans quelques circonscriptions-clés : ces « swing states » (ou « États pivots » en français) qui peuvent faire basculer une élection dans un sens ou dans un autre. Cette campagne de propagande a poussé certaines catégories de population à ne pas aller voter. Elle y est parvenue en adressant, via les réseaux sociaux, des messages ciblés diabolisant la figure d’Hillary Clinton auprès d’une frange de l’électorat démocrate… En France, tous les efforts de la communication gouvernementale ont visé, depuis plusieurs semaines, à pousser les gens à ne pas aller manifester avec les Gilets jaunes.

L’ère dans laquelle nous sommes entrés est-elle si orwellienne  ?

L’exploitation du big data et les progrès des neurosciences ouvrent des perspectives terrifiantes. Auparavant, les études d’impact d’une campagne de propagande prenaient du temps. Il fallait soumettre les gens à des questionnaires et les dépouiller, tenir compte de nombreux biais. L’impact d’une campagne de mailing (les premières datent en France des années 1960) était étudié sur plusieurs semaines. On affinait les campagnes de communication en fonction des retours des sondages qui, eux-mêmes, prenaient du temps. Or tout est désormais instantané et les propagandistes disposent, grâce aux plateformes numériques et aux data brokers, d’un accès à des masses gigantesques de données sur nos attitudes et nos comportements. L’exploitation, en temps réel, des clics réalisés sur la Toile mondiale à des fins de manipulation est très inquiétante. Nous sommes entrés dans une ère de propagande totale où nous nous empoisonnons nous-mêmes avec des contenus orientés sur le plan informationnel. Car les algorithmes déterminent désormais notre accès aux informations en nous proposant prioritairement des articles véhiculant un message auquel nous sommes prédisposés à adhérer.

Pouvez-vous détailler  ?

Les spécialistes de psychologie sociale ont établi de longue date le fait que nous privilégions les discours qui confirment nos idées préconçues. Le fait que nous adhérions plus facilement aux hypothèses qui nous confortent dans notre manière de penser n’étonnera personne. Si nous sommes peu enclins à nous remettre en question, c’est en raison de ce travers que les scientifiques appellent le « biais de confirmation ». Or les réseaux sociaux et les plateformes SVoD (services de vidéo à la demande) ont adopté des algorithmes qui démultiplient l’impact de ce « biais » en classant les informations qui nous sont soumises dans un ordre qui privilégie nos préférences et nos idées reçues, et en rendant immédiatement accessibles des informations, des images et des vidéos confirmant nos vues, même les plus farfelues. Ces algorithmes, très opaques, contribuent à créer des « bulles informationnelles » cloisonnées et détruisent l’espace public commun où se confrontaient jusque-là des opinions contradictoires. Nous sommes ainsi entrés dans un nouveau régime de vérité, la « post-vérité », caractérisée par un relativisme absolu, ce qu’illustre le concept ahurissant de « faits alternatifs ».

Les Gilets jaunes pourfendent les médias. D’où vient, selon vous, cette crise de confiance entre les manifestants et la presse  ?

Pour une part de cette situation inédite où nous plonge la technologie des réseaux sociaux que je viens d’évoquer. S’il n’y a plus d’espace commun où confronter ses idées  ? Et, s’il n’y a plus d’espace de dialogue, il n’y a plus acceptation de vérités « de faits », partagées par tous, mais coexistence d’une multitude de vérités « de raison », auxquelles chacun choisit de croire. C’est sur ce terreau que prospèrent les fausses nouvelles, les rumeurs et les théories du complot. La polarisation politique de certains médias et l’infotainment y contribuent. Il n’est qu’à voir les tables rondes à la télévision pour se rendre compte que les intervenants ne débattent plus. Ils exposent, à tour de rôle, leurs arguments sans s’écouter vraiment. J’ajouterai que deux facteurs ont accentué la défiance du grand public. Le premier est le dévoilement, en direct, en 2003, des manipulations de l’administration Bush sur les prétendues armes de destruction massive qui justifiaient l’intervention militaire américaine en Irak. La seconde est la concentration des médias entre les mains d’une poignée de milliardaires, qui n’est pas sans conséquence sur le traitement et la qualité de l’information. La défiance envers les médias et le discours antisystème dirigé contre les journalistes sont, de ce point de vue, le symptôme d’une profonde crise de notre système médiatique.

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