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Démocrature, techno-populisme, démocratie illibéralle : Dissolution de la démocratie ?

Des affrontements devant le Parlement après que des manifestant·es sont descendu·es dans la rue afin de protester contre la loi anti-manifestation du gouvernement à Athènes le 9 juillet 2020. | 
Angelos Tzortzinis / AFP

PRÉSENTATION

METAHODOS évoque régulièrement – conformément à son PROJET –ce qui se passe dans le monde sur le terrain de la démocratie, des libertés, de l’action publique. Prochainement nous évoquerons l’Etat de droit en Europe.

Nous vous proposons ici d’aborder à l’occasion de l’actualité de la démocratie en Grèce, les concepts – et surtout les réalités qui s’y décrivent – de :

  • démocrature,
  • techno- populisme ( ou néo-populisme),
  • démocratie illibéralle.

Ces concepts sont peu stabilisés, décrivant des phénomènes complexes et interconnectés selon des modalités parfois spécifiques à chacune des démocraties touchées par un risque réel de dissolution.

La France n’est pas isolée, et elle n’est plus vue de l’extérieur, ni vécue à l’intérieur comme un modèle républicain et démocratique solide

Les esprits sont directement influencés par ce qui se passe et s’accepte si souvent, qu’il s’agisse des citoyens, des partis – toujours aussi silencieux sur la démocratie – et des gouvernants eux-mêmes, ou encore de la sphère technocratique…, des classes dirigeantes. Et de surcroît, les Etats autoritaires ont régulièrement été présentés comme plus efficaces que les démocraties dans la gestion de la crise du Covid.

Cette acceptation de la dégradation de la démocratie chez nous et ailleurs, évoquée ici renvoie à nos publications qui décrivent et analysent le renoncement, le dépit, la résignation, ou encore la servitude. (notre article sur La Boétie).

La plupart des parties prenantes ne se trouvent elles pas comme anesthésiées ?

Combien de fois lit-on, entend-on dans notre pays (lors des enquêtes d’opinion, dans les études universitaires, sur les réseaux, dans les mouvements citoyens, par exemple):

« à bien y regarder, quelle différence entre une dictature et une démocratie pour les citoyens ? »,

« la démocratie ? nous n’y sommes plus »,

« il n’y a plus rien à faire pour sauver la démocratie en France »

Est-ce du populisme que de relater ces analyses, points de vue ou perceptions ? Ceux qui s’inquiètent des évolutions depuis 20 ans en France ne sont ni des naïfs ni des populistes. Et regardons autour de nous.

En Chine, aux USA, en Europe aussi, la démocratie  « illibéralle »…

les atteintes à l’Etat de droit ou à la démocratie se multiplient. Avec par exemple la  « démocratie illibéralle » en Hongrie, ou encore les atteintes démocratiques en Pologne.  On sous-estime le caractère pernicieux de la démocratie illibéralle car – sans attaque de front la démocratie dont elle continue de se réclamer – elle récuse les contre-pouvoirs, l’Etat de droit, le pluralisme, le respect de la minorité.

…Ou la démocrature, en Russie et en Turquie

Installée par Vladimir Poutine en Russie, on la retrouve en Chine ou en Turquie. Elle est déclinée sous la forme de la démocratie illibéralle en Europe orientale.

Les manifestations principales sont le culte de l’homme fort, le refus de l’Etat de droit, le dirigisme économique et social par l’appareil d’Etat, une propagande de masse et une répression ciblée.

Bien sûr, les démocratures s’opposent frontalement aux démocraties, dont elles exploitent la crise tant sur le plan international qu’à l’intérieur avec la montée des « populismes ».

Leur percée masque cependant de réelles faiblesses des systèmes républicains et démocratiques et des mauvaises pratiques des dirigeants qui ignorent les institutions, les contre-pouvoirs et les parties prenantes.  Il y a également – cause ou conséquence – l’absence de garantie des droits individuels faisant vaciller la liberté́ politique.

Pour faire rempart, la démocratie parviendra t elle à se réinventer ?

La Grèce, berceau de la démocratie, connait à présent des évolutions inquiétantes

La Grèce disent les observateurs n’est pas au niveau de la Hongrie. Et que peut-on dire – sans exagérer dans un sens ou dans l’autre – de la France ?

En Grèce: une réglementation des manifestations, des violences policières, une présence policière forte, une réforme du droit d’asile , la construction de nouveaux camps fermés sur les îles, l’expulsion des réfugiés de leurs logements, des gouvernants qui critiquent les « fake news » pour discréditer les informations gênantes, une presse non indépendante, la non-transparence des aides récemment renforcées à la presse…

La minimisation ou le déni de la dégradation de la démocratie

Il y a une difficulté à nommer ce qui se passe en Grèce – comme ailleurs.

Est-ce une démocratie illibéralle ? est-ce exagéré ? certains le pensent, d’autre non, comme le montre l’article ci-dessous. « Démocratie Illibéralle » tendrait à minimiser la dégradation de la démocratie, ce serait une «Democradura» pour décrire «un gouvernement autoritaire et ultralibéral».

Démocrature : mot-valise et oxymore, pour la France également ?

Terme défini notamment par le sociologue français Gérard Mermet à partir de démocratie et de dictature . Néologisme:  dictature camouflée sous l’apparence de la démocratie.

« Un nouveau système social est en train de s’installer, que nous appelons démocrature. » — (Gérard Mermet) ;

« Son caractère extrême, mis en scène sur les réseaux sociaux, devient une arme à part entière. Elle est affichée et revendiquée par les groupes terroristes mais aussi par les démocratures qui l’utilisent pour magnifier la force des autocrates qui les dirigent et souligner l’inefficacité des démocraties, » — (Nicolas Baverez ) ;

« Avec ce projet de « démocrature », vous donnerez raison à nos ennemis, vous serez la France qui abdique. » — (Ugo Bernalicis – Discussion du projet de loi, adopté par le Sénat après engagement de la procédure accélérée, renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme. – Assemblée nationale française, Première séance du lundi 25 septembre 2017) ;

« Les « démocratures » (ces démocraties de façade où un homme fort concentre les pouvoirs) menacent les démocraties occidentales qui « sont plus fragiles que jamais », met en garde Nicolas Baverez dans L’Alerte démocratique, » Il considère que cette alerte s’adresse aux citoyens : « à eux de se réengager dans le combat pour les libertés politiques. » ;

 «…tous les risques et les nuages sombres qui s’accentuent sur les démocraties européennes y compris en France ou la personnalisation du pouvoir traduit des indices de plus en plus avérés d’atteinte à tout principe de liberté politique » (Nicolas BAVEREZ – Essai publié en février 2020 , l’Alerte démocratique).

Alertes françaises, le « techno populisme »

Peut-on rester insensible aux analyses et alertes françaises, pour ne citer que – contemporains les uns, si modernes les autres – Rosanvallon,  Reynié, Duhamel, Baverez, Perrineau, Todd, Mermet, Le Goff, Sen, Canfora, Gauchet, Debray, Touraine, Lefort , La Boétie, Tocqueville, Aron… ?

Dans son ouvrage L’alerte démocratique, l’auteur décrypte « l’ennemi intérieur » : le populisme. Il met en garde le chef de l’État et son « techno-populisme ». Il regrette sa personnalisation extrême du pouvoir : « A trop jouer la technique de la carte forcée autour du slogan “Moi ou le chaos”, le risque que les Français, exaspérés, se laissent tenter tôt ou tard par la démagogie du RN est accru », avertit Baverez, qui fustige une stratégie qui mise le destin du quinquennat et de la France sur « l’opposition exclusive avec l’extrême droite et sur l’éradication de toutes les forces politiques ».

L’enjeu est considérable, il est collectif et individuel – nos libertés sont en causes – il mérite débat et analyse, il invite à reconstruire.

Nous vous proposons l’article ci contre concernant la Grèce, pour illustrer le propos.

Armand F. et Thierry .L.

ARTICLE

La Grèce, nouvelle démocratie illibérale?

Publié dans Slate Alexandros Kottis — 20 juillet 2020

Un an après l’élection du Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, le gouvernement a entamé un virage autoritaire et réactionnaire

Bain de foule, grand sourire et manches retroussées. Le 7 juillet 2019, Kyriákos Mitsotákis devenait Premier ministre de Grèce et sa formation politique, la Nouvelle Démocratie, reprenait le pouvoir à la gauche dite «radicale» de Syriza. Le parti néolibéral et conservateur remportait les élections avec 39% des suffrages exprimés et promettait «un retour à la normalité» après une décennie de crises économique, sociale et politique.

Un an plus tard, cette nouvelle normalité se teinte d’un voile autoritaire et réactionnaire. Douze mois jour pour jour après son accession au pouvoir, le gouvernement a fait voter une loi controversée au Parlement, visant à réglementer les manifestations.

La dictature dans les têtes

Dans un message envoyé à son aile la plus à droite et aux petit·es commerçant·es des centres-villes, électorat traditionnel de la Nouvelle Démocratie, le gouvernement entend «sécuriser» l’espace public. Cette loi prévoit notamment la désignation d’un organisateur de la manifestation, le rendant responsable de tout débordement éventuel, ainsi que des sanctions pénales pour les participant·es aux manifestations non déclarées. De quoi dissuader l’envie de protester dans la rue.

«Anticonstitutionnelle», selon un collectif d’avocat·es. «Anti-démocratique», selon l’ancien Premier ministre socialiste George Papandreou. «Cette loi rappelle un temps où la Grèce n’avait pas de régime parlementaire», tance Spyros Sakellaropoulos, professeur de sociologie politique à l’université Panteion d’Athènes. «Il y a une similitude très claire avec la période de la dictature [1967-1974]», s’inquiète-t-il.

Cette réforme s’inscrit dans un contexte de recrudescence des violences policières et d’atteintes répétées aux droits humains. À plusieurs reprises depuis l’élection du gouvernement Mitsotákis, Amnesty International a dénoncé «des violations systématiques des droits de l’Homme de la part de la police grecque».

Violences policières

«Il y a une présence policière toujours plus importante dans les rues et cette présence continue aboutit de fait à une augmentation des violences policières», abonde M. Sakellaropoulos. Ces derniers mois, les interventions des forces anti-émeute et de voltigeurs dans plusieurs villes du pays ont donné lieu à des scènes de brutalité contre les personnes qui manifestaient, des membres de l’opposition et des activistes.

Le décès de Vassilis Maggos, lundi 13 juillet, tout juste un mois après avoir été roué de coups par la police lors d’une manifestation, a ravivé le spectre de l’impunité policière. Les images du jeune homme de 26 ans, interpellé et frappé à terre à de nombreuses reprises par des agents de police au cours d’un rassemblement mi-juin, sont abondamment diffusées sur les réseaux sociaux.

L’arrestation avait valu à l’interpellé un séjour à l’hôpital pour des côtes cassées et des lésions au foie. À sa sortie, Vassilis Maggos avait dénoncé des violences policières et des actes de torture poursuivis au commissariat. Face aux accusations du père de la victime, des partis d’opposition et de la société civile, le gouvernement s’est empressé de réfuter un lien de cause à effet. Le décès, provoqué par un œdème aigu du poumon, fait l’objet d’une enquête.

«Sous le gouvernement Syriza, la police s’estimait bridée. Elle considère désormais qu’elle a les mains libres», résume le politologue Ilias Nikolakopoulos. Il évoque la «multiplication de réactions démesurées ces derniers temps» et pense que «nous allons entrer dans une période où la police va avoir plus de pouvoir». Pour le professeur Sakellaropoulos, «ce tournant autoritaire se marie parfaitement avec la période du Covid-19. Les mesures de confinement instaurent un climat propice aux restrictions des libertés, au contrôle des déplacements, à l’instauration de nouvelles mesures».

La politique migratoire du gouvernement lui donne raison. Alors que la Grèce a entamé son déconfinement post-Covid à partir du 4 mai, le confinement a été prolongé à cinq reprises pour les camps de réfugié·es, jusqu’au 19 juillet. Une mesure discriminatoire que fustigent les associations et organisations non gouvernementales.

«Pushbacks» et «fake news»

Réforme du droit d’asile en novembre, construction de nouveaux camps fermés sur les îles en février, expulsion des réfugié·es de leurs logements en juin… Le durcissement de la politique à l’encontre des personnes exilées est une constante depuis l’élection de la Nouvelle Démocratie. Soucieux de décourager l’arrivée des populations migrantes en Grèce, redevenue première porte d’entrée en Europe en 2019, et enhardi par les autorités européennes qualifiant la Grèce de «bouclier de l’Europe», le gouvernement de Kyriákos Mitsotákis n’hésite pas à user de la force à l’encontre de populations vulnérables.

Plusieurs enquêtes réalisées par des organisations non gouvernementales et des médias internationaux font état de renvois systématiques des migrant·es –en pleine mer– par les autorités grecques. Ces «pushbacks» exercés au mépris du droit international ont été abondamment documentés, mais sont catégoriquement réfutés par le gouvernement. Dans une rhétorique en vogue au sein des démocraties chancelantes, ministres et porte-paroles balayent les accusations en qualifiant ces informations de «fake news». Ces sorties s’inscrivent dans un rapport du gouvernement à l’information bien spécifique, dans un pays où les médias sont détenus par une poignée d’oligarques aux profondes ramifications politiques et économiques.

Accointances médiatiques

«Les principaux détenteurs de médias sont des hommes d’affaires qui font du business avec l’État», décrit Nikos Smyrnaios, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse. «Il y a une dépendance économique des médias aux affaires de leurs propriétaires avec l’État, poursuit-il. Il existe aujourd’hui une unanimité dans un traitement de l’information favorable à la Nouvelle Démocratie.» La presse d’opposition, très faible, se trouve régulièrement attaquée par un gouvernement qui n’hésite pas à déséquilibrer le jeu médiatique en sa faveur et ainsi développer un réseau d’influence économique et politique.

Le Covid-19 lui en a donné l’occasion idoine. Dans le cadre d’une campagne de prévention au virus, le gouvernement a alloué 20 millions d’euros aux médias pour la diffusion de spots publicitaires. La répartition opaque et inexpliquée de ces fonds, dont les principaux bénéficiaires sont des groupes de presse puissants et proches du pouvoir, a suscité critiques et indignations.

«Nous ne sommes pas au niveau de la Hongrie. Mais il y a clairement les signes d’un tournant autoritaire et réactionnaire.»

Ilias Nikolakopoulos, politologue : «Il s’agit d’une forme de corruption», estime Nikos Smyrnaios, qui voit dans l’action gouvernementale un «tournant autoritaire du néolibéralisme. Libéraux en termes économiques, mais politiquement on met tout en œuvre pour faire cesser les voix dissidentes».

Et le professeur de rappeler que l’une des premières mesures du Premier ministre grec fut de nommer l’un de ses attachés de presse à la tête de la télévision publique ERT. «Il y a une restriction de la compétition des idées et de l’espace public. Le parti au pouvoir essaye de délimiter les sujets de discussion», abonde Filippa Chatzistavrou, professeure assistante en sciences politiques à l’université nationale et Capodistrienne d’Athènes.

«Democradura»

Cette volonté s’étend au domaine de l’éducation. La suppression de l’asile universitaire fut l’une des premières mesures prises par le gouvernement Mitsotákis, derrière la doctrine «loi et ordre» promue par la Nouvelle Démocratie. La suppression des sciences sociales et des arts plastiques des épreuves du baccalauréat s’inscrit dans une dynamique restrictive, selon Filippa Chatzistavrou. «On forme des travailleurs capables de s’intégrer à un capitalisme agressif. On prépare un futur de l’innovation et de la technologie, mais pas du progrès des idées, du progrès social et de l’esprit critique», explique la chercheuse.

De quoi décrire la Grèce comme une démocratie illibérale? Pour le politologue Ilias Nikolakopoulos, ce qualificatif «semble exagéré. Nous ne sommes pas au niveau de la Hongrie. Mais il y a clairement les signes d’un tournant autoritaire et réactionnaire». Un constat partagé par Spyros Sakellakopoulos. «Il faut faire attention aux expressions qu’on utilise, met en garde le professeur de sociologie politique. Mais il s’agit ici d’une droite néo-réactionnaire qui applique une politique de plus en plus autoritaire.» Filippa Chatzistavrou réfute une expression qui «tend à minimiser la dégradation de la démocratie». Elle lui préfère le concept de «democradura» pour décrire «un gouvernement autoritaire et ultralibéral».

L’automne, où les conséquences d’une saison touristique désastreuse se feront sentir dans une économie extrêmement dépendante du secteur, promet un climat socio-économique tendu. «Une période pire que celle des memorandums», prédit Mme Chatzistavrou, où l’évolution des libertés individuelles et collectives sera particulièrement scrutée.

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