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DIAGNOSTIQUER LA DÉMOCRATIE ET LES MÉDIAS AVEC TOCQUEVILLE : INFLUENCES ET FAKE NEWS.

L’ACTUALITE TOUJOURS RENOUVELEE DE TOCQUEVILLE

Sur les réseaux sociaux, les citations d’Alexis de Tocqueville fleurissent. Presque quotidiennement, elles viennent illustrer l’actualité de notre démocratie et ses failles.

Pourquoi cet auteur du XIXe siècle est-il devenu un phare pour notre époque ? Que nous dit-il sur le monde actuel ?

C’est ce qu’explore SIMON BRUNFAUT dans l’article que nous reprenons ici sur les recommandations de Jeff Wiestreman, L’un de nos lecteurs de Belgique.

CITATIONS DE TOCQUEVILLE :

« Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. »

« Il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée. »


ARTICLE

DIAGNOSTIQUER LA DÉMOCRATIE AVEC TOCQUEVILLE | QUAND TOCQUEVILLE ANTICIPAIT LES FAKE NEWS

SIMON BRUNFAUT  – 25 août 2021 Journal L’Echo

En analysant le fonctionnement de la démocratie, Tocqueville a été amené à s’intéresser à l’opinion publique et à la presse. Ce faisant, il a anticipé de nombreux phénomènes contemporains, notamment celui des fake news.

« Il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée. » Cette phrase du philosophe politique Alexis de Tocqueville pourrait avoir été écrite aujourd’hui concernant les réseaux sociaux. Que sont en effet Twitter ou Facebook sinon de formidables accélérateurs – pour le meilleur comme pour le pire – de diffusion d’idées, d’opinions? Dans son livre, le penseur français a été très attentif à la question de la communication des opinions et, par conséquent, à la question de la presse, plus particulièrement à son influence sur la politique: « La presse exerce encore un immense pouvoir en Amérique. Elle fait circuler la vie politique dans toutes les portions de ce vaste territoire. C’est elle dont l’œil toujours ouvert met sans cesse à nu les secrets ressorts de la politique, et force les hommes publics à venir tour à tour comparaitre devant le tribunal de l’opinion. »

Faisant de ses affaires privées une priorité, l’individu, obsédé par la rapidité, ne cherche qu’à gagner du temps, y compris dans le domaine intellectuel.

Mais son influence est en réalité beaucoup plus large: « Elle ne modifie pas seulement les lois, mais les mœurs. » À nouveau, Tocqueville situe sa réflexion à la fois sur le plan politique et sociologique. Quelle est l’influence de la presse sur la manière de vivre ou de penser des individus? On l’a dit précédemment, l’une des maladies de la démocratie est, selon lui, l’individualisme. De plus en plus enfermé dans sa sphère privée, l’individu perd le contact avec ses semblables et se désintéresse de la chose publique. Dans une société démocratique où le lien social est ainsi distendu, comment dès lors créer du commun? Comment agir ensemble?

L’enjeu de la communication

Dans ce contexte, Tocqueville comprend qu’il est nécessaire de penser l’enjeu de la communication. Or, qu’est-ce qu’un journal sinon un vecteur d’opinions qui « vous parle brièvement de l’affaire commune, sans vous déranger de vos affaires particulières »? Le temps de la lecture d’un journal, l’individu se détourne de ses affaires privées et redécouvre son interdépendance avec les autres: « Du moment où l’on traite en commun les affaires communes, chaque homme s’aperçoit qu’il n’est pas aussi indépendant de ses semblables qu’il se le figurait d’abord, et que, pour obtenir leur appui, il faut souvent leur prêter son concours. »

« Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe.« 

Mais Tocqueville voit bien que cette arme peut être à double tranchant. Il s’inquiète de la manipulation des masses, car il n’oublie pas la « tyrannie de la majorité »: « Qu’est-ce qu’une majorité prise collectivement, sinon un individu qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre individu qu’on nomme la minorité? » Quelles sont en effet les opinions qui vont dominer dans l’espace public? Celles qui sont les plus justes, les plus raisonnables, ou celles qui seront imposées par la majorité? Tocqueville nous met en garde contre la « pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun ». La majorité constitue donc, à ses yeux, un pouvoir symbolique extrêmement puissant, source de nombreuses opinions et théories adoptées « sans examen sur la foi du public ».

Ainsi, Tocqueville s’inquiète déjà du nivellement par le bas, fustigeant les « vendeurs d’idées » et la quête du « buzz » pour un public qui cherche le « délassement ». Nous sommes, selon lui, à l’heure de la simplification des idées car l’époque est déjà celle de l’accélération. Faisant de ses affaires privées une priorité, l’individu, obsédé par la rapidité, ne cherche qu’à gagner du temps, y compris dans le domaine intellectuel. Et puisqu’il s’agit d’aller vite, l’examen rationnel est mis de côté: le faux peut ainsi s’ériger facilement en vrai.

Fake news et propagande

« Il n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée. »
Au cœur du XIXe, Tocqueville anticipe le phénomène des « fake news »: « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe. De là vient que les partis, qui sont comme de petites nations dans une grande, se hâtent toujours d’adopter pour symbole un nom ou un principe qui, souvent, ne représente que très imparfaitement le but qu’ils se proposent et les moyens qu’ils emploient, mais sans lequel ils ne pourraient subsister ni se mouvoir. » Au passage, il remarque que la politique cède de plus en plus à cette logique simplificatrice et émotionnelle en se focalisant sur la figure du candidat: « Les partis sentent le besoin de se grouper autour d’un homme, afin d’arriver ainsi plus aisément jusqu’à l’intelligence de la foule. »

« Je ne nierai pas que, dans les pays démocratiques, les journaux conduisent fréquemment les citoyens à se lancer ensemble dans des projets très mal digérés; mais s’il n’y avait pas de journaux, il n’y aurait pas d’activité commune. »

Tocqueville voit donc poindre le phénomène de la propagande: en démocratie, l’homme politique peut être tenté d’exploiter les passions plutôt que favoriser l’usage de la raison. Et si la presse, parfois, s’engage elle aussi dans cette voie, elle reste, selon lui, un rouage essentiel de la démocratie: « Je ne nierai pas que, dans les pays démocratiques, les journaux conduisent fréquemment les citoyens à se lancer ensemble dans des projets très mal digérés; mais s’il n’y avait pas de journaux, il n’y aurait pas d’activité commune. Le mal qu’ils produisent est donc bien moindre que celui qu’ils guérissent. » Mais sans doute ne s’attendait-il pas à ce que des informations fausses puissent atteindre des millions de personnes, simplement grâce à un retweet…

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