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COMMENT CHARLES DE GAULLE FERAIT CAMPAGNE

Les différentes pratiques depuis 1965

La campagne présidentielle, passage obligé pour les candidats avant l’élection du président de la République, est un exercice très codifié. Depuis l’élection du général de Gaulle en 1965, des pratiques se sont inscrites dans le temps, d’autres ont disparu.

Et si de Gaulle, Pompidou et les autres se présentaient en 2022 ? Que devraient-ils mettre en place, que devraient-ils abandonner ?

L’article d’Ouest France répond à la question

Article

Présidentielle. Comment le général de Gaulle aurait-il fait campagne en 2022 ?

Emmanuel Macron, Valérie Pécresse ou encore Éric Zemmour. Ils convoquent tous le général de Gaulle. Que se passerait-il s’il était candidat face à eux en 2022 ? Quelle recette devrait respecter celui qui avait refusé de faire campagne en 1965, lors de la première campagne présidentielle ? Ouest-France a interrogé quatre spécialistes.

Des candidats plus people ?

Qui imagine le général de Gaulle déballer sa vie privée sur le canapé de Karine Le Marchand ? Pas grand monde, et pourtant : « À part de Gaulle, la peopolisation est arrivée très vite. Dans les années 1970, Valéry Giscard d’Estaing met en avant sa femme Anne-Aymone, ses la enfants, son chien. Ça fait partie de la campagne », estime Nicolas Roussellier, historien, auteur de La Force de gouverner (éd. Gallimard, 2015). Sur son affiche de campagne pour l’élection de 1974, Valéry Giscard d’Estaing pose même avec sa fille Jacinte.

« La vie personnelle des hommes politiques a toujours intéressé les gens », abonde Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue des médias. Pour elle, c’est le suffrage universel direct, en 1965, qui a transformé les hommes politiques en stars. « À partir du moment où on donne tous les pouvoirs à une personne pendant cinq à sept ans, on augmente incroyablement l’intérêt pour sa personnalité qui va jouer un rôle. »

Les conseillers en com étaient déjà là en 1965

Pour travailler sur son image et sa personnalité, Charles de Gaulle va devoir bien s’entourer. Pour ne pas reproduire ce qui s’est passé en 1965 face à son adversaire Jean Lecanuet.

Avec son sourire Colgate et son brushing parfait, on l’appelle le Kennedy français. Avec ses techniques de com, en 1965, le candidat démocrate chrétien fait vaciller de Gaulle en le mettant en ballottage dans les urnes, un scénario complètement inattendu. Le Général finira par être élu, mais cette élection fera date : pour l’emporter, il faut une communication solide.

Jean Lecanuet pose avec sa famille, le 25 octobre 1965 après son investiture comme candidat à l’élection présidentielle pour les Démocrates chrétiens. | AFP

Et pour cause, c’est lui, avec son équipe, en 1965, lors de la première élection au suffrage universel, qui importe des États-Unis les techniques de communication politique. « Par la suite, il n’y a pas eu d’inventions aussi importantes que ce qui s’est passé en 1965 et 1974, où tout a été inventé »,décrypte Isabelle Veyrat-Masson.

Par la suite, « Valéry Giscard d’Estaing a joué à fond le marketing politique. Mitterrand, en revanche, a mis du temps à accepter les conseils des conseillers en communication. » Mais il finira par s’y mettre : en 1988, ses conseillers en communication Jacques Pilhan et Gérard Colé œuvrent à sa réélection.

Aujourd’hui, c’est un passage obligé : d’Anne Hidalgo à Éric Zemmour, tous les candidats sont entourés d’une solide équipe de communicants.

Lire aussi : Présidentielle. Les conseillers en communication peuvent-ils encore faire gagner un candidat ?

Matin, midi et soir : la surmédiatisation des candidats

S’il était candidat en 2022, Charles de Gaulle, qui n’était pas un grand fan de la télévision, devrait revoir ses principes. « La grande rupture dans la campagne électorale, c’est l’arrivée des chaînes d’info en continu,note Isabelle Veyrat-Masson. L’ouverture des grilles va autoriser des dispositifs nouveaux de la part des candidats. » En France, LCI se lance en 1994, suivie d’I-Téléen 1999, BFMTV en 2005 (disponible gratuitement sur la TNT) et France info en 2016.

Un système exploité jusqu’à l’extrême, qui finit par faire ressembler la campagne de 2017 à une émission de téléréalité, compare Isabelle Veyrat-Masson : « Comme dans Loft Story , on pouvait regarder les candidats en direct à la télévision, quelle que soit l’heure ou la chaîne qu’on allumait. »

Historiquement, un candidat majeur à la campagne électorale pouvait « se préserver » et « faire une campagne électorale forte sans courir à droite à gauche », rappelle Nicolas Roussellier. Un paramètre qui a radicalement changé en 2022. « Un candidat de 2022 aura fait un nombre d’interventions dans les médias considérablement plus élevé qu’il y a 20 ans ou 30 ans. »

En résumé : en 2022, de Gaulle devrait évidemment être présent sur le terrain. Mais il devrait absolument occuper l’immense espace disponible à la télévision, ce qu’il avait refusé de faire en 1965. Une intensité qui donne à la campagne des airs de marathon.

Lire aussi : « Le sommeil est la clé » : comment Jean-Luc Mélenchon tient le rythme de la campagne présidentielle

Incontournables, les réseaux sociaux ne pardonnent pas

Un marathon qui est aussi numérique. S’il y a bien un espace où Charles de Gaulle ne pouvait pas s’exprimer, c’est bien sur les réseaux sociaux, apparus au début des années 2000. En 2022, le candidat de Gaulle n’y couperait pas et se verrait affublé – au minimum — d’un compte Facebook, Youtube et Twitter.

« L’usage des réseaux sociaux, c’est une nouveauté qui correspond à la place prise par la télévision en 1965-1970 », note Pascal Cauchy, maître de conférences à Sciences Po. Un modèle encore une fois calqué sur les États-Unis, et la communication de Barack Obama durant sa campagne.

Si les réseaux sociaux permettent de mettre l’information à portée de tous les électeurs et électrices, ils jouent aussi un rôle de chambre d’écho. La moindre erreur ou absence s’y retrouve immédiatement dupliquée et partagée à l’infini. « Regardez Valérie Pécresse, son meeting du 13 février s’est transformé en déroute. Avant, vous auriez eu deux ou trois articles dans la presse », estime Émeric Bréhier, ancien député, directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean Jaurès.

Nul doute que Charles de Gaulle aurait fait le « buzz » avec sa prise de parole sur l’Europe en pleine campagne. « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! », disait-il joignant le geste à la parole. Une excellente matière pour d’éventuels mèmes et détournements.

Lire aussi : Les partis politiques nous espionnent-ils pour mener leur campagne présidentielle ? 

Une campagne plus superficielle en 2022 ?

Mais pour réussir sa campagne, il faut plus que de la communication. Il faut d’abord avoir des idées et savoir les exprimer. Compte tenu de son talent oratoire, de Gaulle serait plutôt, a priori, bien parti. Nos politiques d’aujourd’hui sont-ils moins studieux, moins intellectuels qu’avant ?

« C’est un cliché, lâche d’emblée Isabelle Veyrat-Masson. C’est contredit par la quantité d’émissions politiques sur cette campagne. Comment peut-on être superficiel alors qu’on va parler 5 h sur chaque chaîne ? »

La multiplication des prises de parole oblige les candidats, coachés de toutes parts, « à tout savoir », explique Isabelle Veyrat-Masson : « Aujourd’hui, on exige de super technocrates. » 

« Je ne serais pas aussi sévère sur la qualité des débats, abonde Nicolas Roussellier. En 1987, quand Georges Marchais utilisait des formules du style « il faut prendre l’argent du grand patronat », ça n’était pas moins superficiel. »

Également soupçonnée d’appauvrir le débat politique, la petite phrase « est aussi vieille que la politique », analyse Isabelle Veyrat-Masson. Nicolas Roussellier approuve : « Historiquement vous prenez des grands personnages, de Gambetta à Clemenceau en passant par Léon Blum, qui ont eu une petite phrase. C’est quelque chose qui cristallise le sens d’une campagne. » Souvenez-vous par exemple de la phrase « vous n’avez pas le monopole du cœur », lancée par Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand ou de l’anaphore « Moi, Président » de François Hollande en 2012.

De Gaulle s’était aussi distingué avec plusieurs petites phrases, dont : « C’est pas la gauche, la France ! C’est pas la droite, la France ! » prononcée en 1965.

Une campagne aux airs de série Netflix

Avant de se présenter à la présidentielle, Charles de Gaulle devrait peut-être passer par une nouveauté pour lui : la primaire. Pour les candidats, c’est autant de mois en plus de campagne. « Mesurer l’allongement de la durée de pré-campagne aujourd’hui donne presque le vertige », analyse Nicolas Roussellier.

Avant c’est le parti qui assurait ce job. Exemple en 1988, quand le Parti socialiste a choisi François Mitterrand comme candidat, au détriment de Michel Rocard, pourtant très populaire.

Cette nouvelle pratique « ajoute beaucoup d’épisodes » à la campagne « devenue une série Netflix », observe Nicolas Roussellier. Pour les candidats, il faut tenir la distance sur le long terme, feuilletonner pour réussir à exister.

Face à cette campagne qui s’étire, les candidats doivent enfin ménager… leur budget. Dans les années 1990, une vraie transformation s’est opérée avec le vote d’une loi sur le financement des campagnes. « Les hommes et les femmes candidates ne peuvent plus organiser cinq meetings dans la même journée et des voyages en avion privé de l’un à l’autre. Ces règles leur imposent des choix stratégiques. » De quoi donner du fil à retordre à notre candidat Charles de Gaulle.

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