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HAUTE FONCTION PUBLIQUE(4) : « MESURETTE ». POURQUOI DÉSIGNER DES BOUCS ÉMISSAIRES ?

PRÉSENTATION

LA VRAIE FAUSSE SUPPRESSION DE L’ENA ET LA VRAIE RÉFORME ATTENDUE

Metahodos poursuit, par les réflexions et les débats qu’elle suscite, deux objectifs : renouer avec une démocratie complète et vivanterestaurer l’efficience de l’action publique.

Nous sommes très attachés aux réformes de l’administration et de la fonction publique.

Nous avons régulièrement traité de ce sujet et en particulier :

– de la réforme de l’ENA,

– de la place et la légitimité de l’administration au sein des institutions,

– des classes dirigeantes.

NOUVELLE SERIE SUR CE SUJET, 4°PUBLICATION

La réforme de l’ENA est bien timide et tente de faire oublier l’urgence d’une vraie réforme de l’appareil d’Etat, pour lui redonner pleine efficience et renouer avec la confiance.

Voir la première publication : HAUTE FONCTION PUBLIQUE (1) : UNE RÉFORME ENTRE CYNISME ET ILLUSIONS.( avec les liens vers de précédentes publications ) https://metahodos.fr/2021/06/06/une-reforme-de-la-haute-fonction-publique-entre-cynisme-et-illusions/

La seconde publication: HAUTE FONCTION PUBLIQUE (2) : LA PUISSANCE DU RÉSEAU, UN OBSTACLE AU CONTRÔLE DU DIRIGEANT AUX EFFETS DÉLÉTÈRES https://metahodos.fr/2021/06/07/x-ena-la-puissance-du-reseau-un-obstacle-au-controle-du-dirigeant-aux-effets-deleteres/

La troisième : HAUTE FONCTION PUBLIQUE(3). SUPPRESSION DE L’ENA: « TOUT ÇA POUR ÇA » https://metahodos.fr/2021/06/08/suppression-de-lena-tout-ca-pour-ca-setonne-daniel-keller-president-de-lassociation-des-anciens-eleves-de-lena/

« la décision d’Emmanuel Macron est une mesurette qui prend le problème à l’envers et casse une institution déjà en cours de réforme. »

Nous vous proposons l’entretien accordé par le politologue, Arnaud Teyssier, au Point. Pour lui la décision d’Emmanuel Macron est une mesurette qui prend le problème à l’envers et casse une institution déjà en cours de réforme.

Présentation:

Arnaud Teyssier défend évidemment l’ENA. Ce haut fonctionnaire, auteur de nombreux ouvrages sur la Ve République, le dernier en date étant consacré au tandem de Gaulle-Pompidou (Perrin), codirige la principale Prep’ENA. Lui qui a corédigé il y a six ans un rapport sur les perspectives d’avenir de l’encadrement supérieur de l’État suit évidemment de près les évolutions de cette institution qu’il juge injustement caricaturée sur son mode de recrutement notamment et sa diversité.

Chiffres à l’appui, il met en avant plusieurs des changements intervenus ces dernières années. Il critique aussi la décision présidentielle, qui sacrifie aux lions sa dernière carte, son dernier atout, une école depuis longtemps dans le viseur et qui sert aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, de fusible. Or, il expose les dangers qui attendent les gouvernements à venir si l’on supprime cette institution pensée par de Gaulle comme l’incarnation d’une continuité de l’État. Un avis à écouter.

ENTRETIEN

« Supprimer l’ENA, c’est désigner des boucs émissaires »

Par François-Guillaume Lorrain Publié le 08/04/2021


Le Point : Cette suppression de l’ENA est-elle la fin de la chronique d’une mort annoncée ?

Arnaud Teyssier : Sans doute, même si elle a été différée. Je rappellerai que le 15 avril 2019, il y a deux ans, Emmanuel Macron devait faire la même annonce, mais que l’incendie de Notre-Dame l’a reportée de quelques semaines. Il organise ensuite une conférence de presse où il parle d’une réforme de l’ENA. Un journaliste lui pose la question suivante : s’agit-il d’une suppression ? Oui, répond le président, avant de rétropédaler quelque temps plus tard. On constate bien les oscillations d’une politique.

Est-ce la mise à mort de l’État profond ?

Si on entend celui-ci comme une forme de résistance obscure et mystérieuse qui empêcherait de prendre les bonnes décisions, oui, bien entendu, c’est sans doute le but affiché. « C’est la faute à l’ENA » est devenu, plus encore depuis la pandémie, l’exutoire le plus commode, mais le pouvoir devrait y réfléchir à deux fois car il se prive du dernier alibi pour les gouvernements de la Ve République, expliquant l’échec de leurs politiques successives : depuis 30 ans, il est devenu courant en effet de rejeter la responsabilité sur la haute administration. Depuis 30 ans, je le précise, car auparavant, l’État assumait ses décisions et ne se privait pas de révoquer chaque mercredi en conseil des ministres des hauts fonctionnaires qui n’étaient en rien inamovibles (il peut toujours le faire…). En prenant une telle décision, Emmanuel Macron renonce au Grand Alibi, sachant qu’une telle mesure, on l’avait vu lors des sondages effectués il y a deux ans, n’est pas si populaire qu’on le croit, et même auprès de la bourgeoisie conservatrice, qui n’éprouve pourtant pas un grand amour pour cette école.

Que vous inspirent les mesures incitant à plus de diversité sociale, à évaluer de manière régulière, selon aussi les profils et non plus selon le rang…

Je suis très perplexe. On oublie que les épreuves de l’ENA ont grandement évolué. Lors du Grand Oral, tellement décrié, aujourd’hui devenu une épreuve d’entretien, le candidat est évalué sur son parcours, il est mis en situation, le profil est déjà fortement pris en compte (pas nécessairement pour le plus grand bien, d’ailleurs, des étudiants les plus modestes qui ont pu faire moins de stages et se prévalent surtout de leurs bons résultats académiques). Le premier critère, quel que soit le concours, doit demeurer le très bon niveau requis. Par ailleurs, on entend seriner l’antienne que Sciences Po ne doit plus exercer une emprise exclusive sur l’ENA. Rappelons quelques chiffres : c’était le cas il y a dix ans, où 90 % des élèves du concours externe passaient par Sciences Po. Ils ne sont plus que la moitié. L’autre moitié provient d’autres préparations, et très largement de la Prep’ENA Paris I-Normale sup’, que nous codirigeons avec Anne Levade.

Or, nos étudiants ont des parcours universitaires très divers, certains viennent des IEP de province, d’autres d’écoles de commerce, d’autres ont fait du droit. Il en va de même de l’autre moitié des étudiants qui constituent une promotion de l’ENA, cette moitié issue du concours interne ou du 3e concours, qui sont des gens plus âgés, déjà fonctionnaires ou ayant une expérience du privé, loin d’être homogènes. Sur une promotion de 90 élèves, les profils sont extrêmement variés, la politique est le cadet de leurs soucis, même s’il faut renforcer – intelligemment – cette diversité qui engage des efforts aussi bien en amont de l’État.

Vous aviez corédigé il y a six ans un rapport sur les perspectives d’avenir de l’encadrement supérieur de l’État, que préconisait-il ?

Avec plusieurs inspections, nous avions alerté le gouvernement sur la relève démographique des années à venir et le nombre élevé de hauts fonctionnaires qui allaient partir en retraite. Nous insistions sur la nécessité de construire une vraie politique de ressources humaines sur les carrières et les métiers, sur les besoins publics les plus prospectifs. La décision que s’apprête à prendre Emmanuel Macron me semble être une réponse essentiellement politico-symbolique.

S’agit-il de faire oublier les difficultés du moment, de désigner des boucs émissaires, comme si les énarques étaient directement responsables de la gestion de la crise sanitaire. On casse ce qui marche encore sans définir de vraies perspectives. On met la charrue avant les bœufs en supprimant l’ENA avant d’envisager de réformer en profondeur l’action de l’État alors qu’on devrait faire l’inverse en commençant par se demander comment conduire l’action publique et vers quels objectifs, avant de se demander quelle école on supprime symboliquement, quels corps on « punit ».

J’ai l’impression parfois que ce sont des réformettes préparées par des énarques insatisfaits sur la base de leurs souvenirs d’école, mais qui ne touchent pas aux vrais problèmes qui engagent le gouvernement de la France.

Ne trouvez-vous pas justifiées les critiques adressées à l’administration, productrice de multiples règlements contradictoires, dans la gestion de la crise sanitaire ?

De quelle administration parle-t-on ? Ce n’est pas la plus « énarchisée » qui est en cause, me semble-t-il. Et puis n’est-ce pas un peu tôt pour faire le procès de l’administration, et même celui du gouvernement, qui fait ce qu’il peut, comme les autres gouvernements, face à une crise sans précédent et en s’appuyant sur une administration qu’on n’a cessé d’affaiblir et de désarticuler depuis trente ans ?

Une des mesures du rapport Thiriez préconise de faire travailler ensemble différents corps de l’État (élèves énarques mais aussi directeurs d’hôpitaux, magistrats judiciaires, commissaires de police) dans un hôpital, un tribunal, une administration. N’est-ce pas la bonne direction ?

Pourquoi pas ? Revenons déjà à une approche vraiment interministérielle, selon le principe voulu par de Gaulle dans son ordonnance de 1945. Il ne voulait pas de concours séparés, mais un tronc commun, pour éviter que la haute administration soit recrutée sur des critères politiques ou des schémas d’analyse segmentés. Le souci vient des ministères, qui ont repris leur autonomie et qui recrutent selon des principes étanches et cloisonnés. Il faudrait redonner à l’ENA une dimension interministérielle. Là aussi, de même qu’on confond abusivement Sciences Po et ENA, on oublie de faire la distinction entre l’ENA, qui représente une multitude de carrières, et les seuls grands corps.
Comment réagissent les élèves à qui vous faites cours ce matin ?

Ils sont courageux, car ils se présentent sciemment à un concours dont on leur a dit il y a déjà deux ans qu’il serait supprimé. La quasi-totalité me dit qu’ils ont envie de servir, pas de pantoufler, pas de faire de la politique. L’un d’eux m’a confié une chose très belle : il avait effectué des stages dans le privé, et dans le privé, on résout toujours plus ou moins les problèmes, a-t-il constaté. Dans le public, a-t-il ajouté, on doit traiter des problèmes si considérables qu’ils n’ont parfois pas de solution : mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’acharner à les résoudre. Le voilà, le service de l’État le plus authentique. Et ce sont ces belles ambitions que l’on entreprend de décourager.











 



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