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CE QUI RELÈVE – EN DÉMOCRATIE – DES POLITIQUES ET NON PAS DES SCIENTIFIQUES

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LE « MENSONGE », ORDINAIRE EN POLITIQUE ? OU TERME MAL CHOISI ? https://metahodos.fr/2022/07/25/le-mensonge-ordinaire-en-politique-ou-terme-mal-choisi/

Consultant et analyste politique, Mathieu Slama collabore à plusieurs médias, notamment Le Figaro et Le Huffington Post. Il a notamment publié Adieu la liberté – Essai sur la société disciplinaire (Presses de la Cité, janvier 2022) . Il fait ci contre le bilan de l’action du Conseil Scientifique.

ARTICLE

«Le Conseil scientifique, composé de gens brillants, a mis à mal nos principes démocratiques»

Par Mathieu Slama le 22/07/2022 LE FIGARO

 Le Conseil scientifique créé au début de la pandémie sera officiellement dissous le 31 juillet. L’essayiste Mathieu Slama dresse le bilan de cette organisation, qui a été chargée d’éclairer la décision publique pour lutter contre le Covid.

Le Conseil scientifique s’est réuni une dernière fois cette semaine, et a rendu hier son 75e et dernier avis. Il disparaîtra officiellement le 31 juillet prochain. Dans sa dernière note, il rappelle l’importance d’une meilleure formation scientifique des jeunes générations de futurs décideurs publics, et recommande de créer un «Conseil de la Science», «groupe de scientifiques de haut niveau» pour éclairer le sommet de l’État. Que ces recommandations soient suivies ou non, il est probable qu’un nouvel organisme de ce type soit mis en place dans les prochains mois. C’est donc la fin d’un organisme qui aura joué un rôle décisif tout le long de la crise sanitaire, et il n’est pas inutile d’en tirer un premier bilan.

Peuplé de gens brillants et de nos meilleurs scientifiques, le Conseil scientifique aura été, malgré tous les talents qui le composent, l’un des principaux artisans de la débâcle démocratique de la crise sanitaire. Et s’il y a une leçon que l’on peut tirer de ce fiasco, c’est que la science ne doit jamais se substituer au politique et que la décision politique ne peut pas résulter de la simple expertise scientifique – au risque d’abîmer profondément notre démocratie.

Systématiquement, le Conseil scientifique exprimait sa préférence pour la recommandation la plus dure et la plus liberticide. Mathieu Slama

Le Conseil scientifique a dirigé la France pendant presque deux ans. Les confinements, couvre feu, masques obligatoires et pass ont tous été recommandés par le Conseil scientifique avant d’être imposés par le pouvoir politique, qui a donc suivi aveuglément les avis de Jean-Francois Delfraissy et ses collègues. Les avis du Conseil scientifique fonctionnaient toujours ainsi: une analyse précise et rigoureuse de la situation sanitaire, puis une série de recommandations alternatives allant de la plus «légère» à la plus dure. Mais le Conseil scientifique ne se contentait pas d’exposer les mesures de précaution possibles: il exprimait également une préférence. Et systématiquement, il exprimait sa préférence pour la recommandation la plus dure et la plus liberticide. Et quasi systématiquement, le gouvernement suivait cette recommandation à la lettre – à l’exception de janvier 2021, quand Emmanuel Macron décide de ne pas reconfiner le pays contre l’avis du Conseil (mais il y a encore, à cette époque, un couvre-feu !).

Pour renforcer leur influence, certains membres du Conseil scientifique arpentaient les plateaux télé pour assurer le service après-vente de leurs recommandations. Et aux paroles anxiogènes s’est ajouté l’ethos de scientifiques et médecins qui se sont mis ) indiqué les règles qu’il fallait suivre dans sa vie familiale et sa vie privée, précisant de quelle manière il fallait voir ses amis, faire la fête, manger – et même… parler (l’Académie des sciences recommandant de ne pas parler dans les transports en commun…). La science s’est mise à régir nos vies et à décider, par son autorité indiscutable, de ce qu’il fallait faire et ne pas faire.

Ce Conseil scientifique était pourtant parfaitement légitime, et il fallait un organisme qui puisse éclairer le gouvernement du point de vue de la science. Il fallait un organisme pour avoir une lecture scientifique des chiffres de l’épidémie, pour comprendre la dynamique et les scenarii possibles de contamination, pour saisir la manière dont le vaccin fonctionne. Et si le Conseil s’en était tenu à ce type d’éclairages, alors il aurait été parfaitement dans son rôle. Nous avions besoin des médecins et scientifiques pour nous donner les clefs d’explication des contaminations, des variants, des gestes de protection et des vaccins. Et sur ce point-là, la parole des scientifiques a été précieuse.

Aucun scientifique n’est légitime pour déclarer qu’il faut confiner un pays tout entier.Mathieu Slama

Mais le problème est que les scientifiques se sont mis à faire de la politique. À recommander des mesures politiques aussi graves que le confinement ou le passe sanitaire. Or ces mesures ne peuvent être prises sur le fondement de considérations purement scientifiques ; elles mettent en jeu notre modèle démocratique, social, économique et revêtent des considérations éthiques gigantesques. Aucun scientifique n’est légitime pour déclarer qu’il faut confiner un pays tout entier. Seul le politique, après avoir pris en compte l’ensemble des enjeux et des problèmes, peut décider de mettre en place une telle mesure. Le pass consiste à interdire de vie sociale toute une partie de la population par le biais d’un QR code qui s’active et se réactive à mesure que l’on fait ses rappels de vaccin: comment une mesure aussi grave, qui pose des problèmes éthiques incommensurables, pourrait-elle être recommandée… par des médecins ?

Comment l’idée même de masque obligatoire dans la rue, qui met en cause la sociabilité du visage et donc la possibilité même de la vie en commun, peut-il résulter d’une simple recommandation scientifique ? Comment le scientifique pourrait-il recommander un couvre-feu, c’est-à-dire d’interdire de toute sortie un individu et de garantir cette interdiction par un dispositif policier répressif ? Et comment, enfin, laisser aux scientifiques le soin de dire s’il faut réintégrer ou non des soignants qui n’ont violé aucune clause de leur contrat de travail ? Rappelons que la politique «zéro covid» qui a été ouvertement prônée par plusieurs scientifiques de renom suppose de reconfiner l’ensemble de la population à la moindre recrudescence épidémique. C’est ni plus ni moins la politique qui a été menée la première année de la pandémie, et qui revient à s’affranchir totalement de l’État de droit et à défendre l’idée d’un état d’urgence sanitaire permanent. Et ce que certains scientifiques appelaient «mesures de freinage» étaient en réalité des mesures qui, dans une certaine mesure, portaient atteinte à l’Etat de droit.

À VOIR AUSSI – Covid-19: l’article sur le passe sanitaire aux frontières rejeté par l’Assemblée nationale

Le Conseil scientifique a raison, dans sa dernière note, de plaider pour une meilleure formation scientifique des jeunes générations. Mais il aurait dû également plaider pour une meilleure éducation des scientifiques et médecins à la démocratie et à ses enjeux. Tout n’est pas seulement imputable à une pulsion autoritaire propre au monde médical: il y a aussi, chez beaucoup de scientifiques, une profonde ignorance des institutions démocratiques et des normes fondamentales qui gouvernent notre République. Il y a eu, pourtant, des scientifiques qui ont admis que certains enjeux démocratiques dépassaient de très loin leur domaine de compétence. Yonathan Freund, urgentiste à la Pitié Salpetrière et professeur de médecine, avait lui même exprimé son malaise face à certains de ses acolytes qui recommandaient de trier les patients en réanimation en fonction de leur statut vaccinal. La grande question est de savoir pourquoi ils ont été si peu à tenir ce genre de positions humanistes.

Les questions éthiques ont toujours été très présentes dans les questions de santé publique, et on s’étonne qu’elles aient été si absentes depuis le début de la crise du Covid.Mathieu Slama

L’éthique médicale est pourtant au cœur de la pratique des médecins, et on peut s’étonner qu’il n’y ait eu quasiment personne pour s’inquiéter du manque d’éthique de mesures comme le confinement ou le passe vaccinal. Certes, la santé publique fait entrer dans sa logique l’existence de grandes mesures s’appliquant aux populations. Mais elle doit aussi prendre en compte les enjeux de liberté et de consentement, comme ce fut le cas par exemple dans la gestion de l’épidémie du Sida, qui n’a sans doute pas été parfaite mais qui a privilégié l’information et la pédagogie à toute politique coercitive. On pourrait également objecter qu’il existe des vaccins obligatoires et que c’est une bonne nouvelle: c’est exact, mais le fait de ne pas être à jour de ces vaccins ne nous expose pas à la mort sociale ou à une quelconque déchéance de citoyenneté. Et ces vaccins font par ailleurs l’objet d’un fort consensus social – ce qui rend la coercition beaucoup moins forte dans les faits. Bref, les questions éthiques ont toujours été très présentes dans les questions de santé publique, et on s’étonne qu’elles aient été si absentes depuis le début de la crise du Covid. Il existe d’ailleurs un comité consultatif national d’éthique qui se prononce régulièrement sur ce type de questions (par exemple lors de la loi bioéthique): on ne l’aura pas entendu une seule fois pendant la crise sanitaire…

Il y a donc urgence à séparer la science de la politique, sans pour autant briser un lien évidemment fondamental pour comprendre les phénomènes sanitaires, technologiques et climatiques qui sont si essentiels aujourd’hui. Voilà un défi passionnant – et difficile. Cette confusion entre les ordres – ici l’ordre politique et l’ordre scientifique – est un des traits majeurs du macronisme, dont l’idéologie managériale considère toute question politique comme des problèmes à résoudre et des situations à gérer. La logique politique suppose de mettre en conflit des valeurs et d’arbitrer entre elles au regard de ce qu’on considère comme prioritaire. Mais chez Macron, le règne de l’expertise emporte tout sur son passage: il s’agit non pas d’arbitrer entre des valeurs mais d’imposer, sans débat, des mesures sous le seul prisme de l’efficacité managériale.

C’est un mal qui nous vient de loin, comme en témoigne le délabrement continu de nos services publics sous l’effet de politiques néolibérales prises au nom de l’efficacité et de la rentabilité. Mais Macron l’a incontestablement aggravé. C’est d’ailleurs cet utilitarisme managérial qui a amené le gouvernement à prendre d’autres mesures sécuritaire liberticides, comme la loi «sécurité globale») ou encore à gérer par la force (et parfois même la violence) les récents mouvements de contestation comme celui des «gilets jaunes».

On aurait donc tort de voir dans la gestion de la crise sanitaire une simple parenthèse exceptionnelle dont les effets sont séparés du contexte dans lequel elle naît: elle ne trouve son explication profonde que dans la logique plus globale dans laquelle elle s’insère. Celle logique est celle du management, méthode de gouvernement autoritaire qui ignore tout des principes fondamentaux qui doivent guider l’action politique. On ne dirige pas une démocratie comme une entreprise, comme on ne fait pas de politique à la manière d’un scientifique. Ou alors on accepte qu’au nom de l’efficacité, la démocratie devienne relative et qu’elle s’active et se désactive au gré des crises, ce qui reviendrait à abandonner définitivement le principe même de l’État de droit.

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