Aller au contenu principal

ASSEMBLÉE : « UN RETOUR EN GRÂCE POLITIQUE ET MÉDIATIQUE » ?

Dans le passionnant Les candidats, le sociologue Etienne Ollion analysait les évolutions sous la précédente législature.

Absence de majorité absolue redonnant de la voix aux groupes d’opposition. Mais aussi polémiques, esclandres, insultes, interruptions de séances, happening cravaté… Délaissée médiatiquement et politiquement sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, l’Assemblée nationale ferait-elle un retour en force ? Dans le passionnantLes candidats (PUF), le sociologue Etienne Ollion analysait les évolutions sous la précédente législature.

Ces dernières semaines, le chercheur au CNRS et professeur à l’Ecole polytechnique a de nouveau passé beaucoup de temps dans un Palais Bourbon bouillant. Il analyse cette « reparlementarisation de la vie politique » et met en perspective les différentes polémiques.

Le sociologue rappelle qu’il y a toujours eu des tensions au Parlement : « Selon les époques, on pouvait se traiter de ‘boches’, de ‘suppôts de l’URSS’, ou ‘d’assassins' ».

LIRE NOTRE PUBLICATION RÉCENTE ( ÉDITORIAL DU MONDE DU 6 Août ) :

« LES LIMITES DU REGAIN PARLEMENTAIRE ». https://metahodos.fr/2022/08/08/les-limites-du-regain-parlementaire/

Entretien

Etienne Ollion : « L’Assemblée nationale connaît un retour en grâce politique et médiatique »

Propos recueillis par Thomas Mahler Publié le 06/08/2022. L’Express

L’Express : Dans Les candidats, vous décriviez un Parlement dont le déclassement politique, médiatique et même social s’était accéléré sous la précédente législature. La nouvelle Assemblée nationale, bien plus clivée, change-t-elle pour l’instant la donne ? Y a-t-il un retour en force du Parlement ? 

Etienne Ollion : C’est le trait le plus marquant de cette nouvelle législature : la reparlementarisation de la vie politique. Du fait de la majorité très relative dont bénéficie le gouvernement, tous les regards sont tournés vers l’Assemblée, qui vient de connaître un retour en grâce important. C’est vrai pour le gouvernement, qui surveille le Parlement comme le lait sur le feu. C’est vrai aussi pour les journalistes, qui sont désormais bien plus nombreux. Non seulement le nombre d’accréditations a explosé ces premières semaines, mais les tribunes de presse, désertées depuis des années, sont de nouveau remplies. L’Assemblée n’est plus seulement un lieu où on vient chercher des petites phrases, faire des interviews : les débats sont de nouveau très suivis, justement parce que tout n’est pas écrit d’avance. Les parlementaires le sentent bien, et ils apprécient comme ils utilisent cette attention. 

L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

Insultes, attaques personnelles, députés qui quittent l’hémicycle et même un salut nazi… Les polémiques se sont multipliées depuis plus d’un mois. Les échanges seraient-ils devenus plus conflictuels, comme on le présente souvent dans les médias ? 

Il faut faire attention : il y a toujours des tensions à l’Assemblée. On ne se souvient plus, aujourd’hui, du ton de certains débats sous la IVe ou des débuts de la Ve République, mais il était autrement plus vif. Selon les époques et les camps, on pouvait se traiter de « boches », de « suppôts de l’URSS », ou « d’assassins » sans que la séance soit forcément suspendue. Plus récemment, on avait vu des échanges très tendus, et on avait failli en venir aux mains lors des débats sur le mariage pour tous. 

LIRE AUSSI >>Alexis Corbière : « La France insoumise n’est pas d’extrême gauche »

Ceci étant dit, il y a une clairement une tension plus forte dans cette nouvelle assemblée. Cela tient en partie à un facteur matériel : comme les votes se jouent à quelques voix près, tous les députés doivent être présents. Cela fait beaucoup de monde dans un espace assez confiné, avec un volume sonore toujours très important. Si vous rajoutez à cela un calendrier très chargé où deux textes de loi ont été discutés sans aucune pause, on comprend que les esprits s’échauffent. 

A ces éléments vient s’ajouter le fait qu’une partie des oppositions est dans une guerre de position, et se bat sur chaque amendement. Tous les éléments sont réunis pour que des crispations se produisent. Surtout que les oppositions sont vocales et ne se privent pas pour critiquer la majorité. 

« Le Bundestag montre qu’on peut légisférer sans cravate »

Le comportement des députés de la Nupes est régulièrement fustigé par leurs adversaires politiques, qui les dépeignent comme des sortes de « trolls » de l’Assemblée. Est-ce une critique qui vous semble légitime ? 

Derrière la critique du « troll », ce qu’on reproche aux élus de la Nupes, c’est de dévoyer le Parlement de sa mission en ne cherchant pas à améliorer la loi. Cela peut être en déposant des amendements provocateurs (renommer la loi pour la « protection du pouvoir d’achat » en « loi de diminution du pouvoir d’achat »), par des rappels aux règlement, par des moqueries. 

Il est certain qu’on a plus vu ce genre de pratiques au cours du mois dernier, et ce d’autant plus que ceux qui en étaient familiers lors de la législature précédente – les députés LFI – sont désormais beaucoup plus nombreux. Ils ne font toutefois pas que cela, et ils ne sont pas les seuls à participer de cette ambiance – les pupitres ont aussi claqué du côté des Républicains ou du Rassemblement national. 

LIRE AUSSI >>« Ah ! Parce qu’ils ont un groupe ? » : le retour manqué des écolos à l’Assemblée 

Surtout, il faut bien garder en tête qu’il y a des usages différents du Parlement. Qu’à côté des fonctions législatives, qui sont souvent du ressort de la majorité, il existe aussi une fonction tribunitienne qui consiste à faire de la politique en portant des idées, en maniant des symboles. On peut l’approuver ou s’en offusquer (souvent, ce jugement tient au fait d’être majoritaire ou non), mais c’est une pratique classique. C’est cette fonction qu’ont investie les députés Nupes, en multipliant les interventions. Que celles-ci ne soient pas toujours de bonne foi n’est de ce point de vue pas important, il s’agit de marquer les esprits, d’envoyer des signaux. 

Evidemment, quand on est du côté de la majorité, ou dans un autre groupe d’opposition, ces pratiques sont extrêmement frustrantes. Je dirais qu’elles le sont d’autant plus qu’on demande en général à ces élus de ne pas répondre car il faut « faire avancer les textes », et donc ne pas perdre de temps, et ne surtout pas enflammer l’hémicycle. 

C’est particulièrement vrai sous la Ve République, où l’idée règne que les députés de la majorité sont des fantassins au service de la majorité, pour reprendre une métaphore de l’ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas. D’où le sentiment d’absurdité qu’ils peuvent exprimer. 

Les polémiques ont même porté sur les tenues des députés. Eric Ciotti (LR) a demandé l’obligation du port de la cravate, reprochant aux élus de la Nupes un accoutrement incorrect. Certaines députées de la gauche lui ont répondu en venant vêtues de cet accessoire traditionnellement masculin. Un représentant de la nation a-t-il des obligations en la matière ?  

La question du vêtement a refait surface lors de la législature précédente, lorsque plusieurs députés ont refusé de porter une cravate dans l’hémicycle. Le bureau de l’Assemblée convoqué pour l’occasion a fini par leur donner raison, allant contre l’usage qui prévalait depuis quelques décennies. Mais depuis quelques décennies seulement : la cravate n’était pas un attribut obligatoire au cours du siècle passé. L’historien Jean Garrigues a même rappelé que l’Abbé Pierre siégeait en soutane, qu’un député d’une province algérienne, élu vice-président, avait siégé en costume traditionnel à la tribune, ou que les quelques femmes élues ne pouvaient pas porter de pantalon jusqu’aux années 1980. 

Derrière la question en apparence triviale du vêtement se jouent beaucoup de questions, certaines très politiques. Le politiste Michel Offerlé a montré que les premiers ouvriers qui arrivèrent dans les assemblées à la fin du XIXe siècle se sont vus reprocher leur habits « pas assez dignes » par les députés bourgeois. Les jugements de goût vestimentaire sont aussi des jugements de classe, plus ou moins conscients. Un autre argument, qu’on entend même du côté des élus du PCF actuel, est que « les électeurs attendent cela de leurs élus » : on montre qu’on respecte la fonction en s’habillant dans un style particulier. Cela ramène à votre question des obligations, qui sont doubles : celle du règlement, qui impose une tenue décente, mais pas forcément de cravate ; celle qu’on se sent vis-à-vis de ses électeurs, et qui varie mais a souvent penché vers le légitimisme vestimentaire. 

Ceci étant dit, pour avoir étudié plusieurs parlements, je peux vous assurer qu’on peut légiférer sans cravate ni tailleur. Il suffit de regarder le Bundestag pour s’en rendre compte. 

« Sur les premiers textes, Renaissance confirme son basculement à droite de l’échiquier politique »

Ancienne femme de ménage, Rachel Kéké a stigmatisé les revenus des députés : « Qui dans cet hémicycle a déjà 800 euros par mois ? Personne ! ». Est-ce le retour d’un anti-parlementarisme au sein même du Parlement ? 

Je crois que Rachel Kéké visait plutôt les rémunérations passées des députés que leur situation actuelle quand elle a faite cette intervention, au cours du débat sur le projet de loi « pouvoir d’achat ». Ceci dit, on a vu resurgir au cours de ce premier mois des formes d’attaques qui avaient plutôt disparu au cours des années passées, celles qui amènent à critiquer la condition de vie des parlementaires. C’était devenu un tabou quasi-absolu ces dernières décennies de parler de la situation matérielle des élus, justement pour éviter de renforcer l’antiparlementarisme que tous craignent. 

Or on a vu ressurgir ce genre de critiques lors des débats. Un député LFI a évoqué le fait que quand il s’agit d’augmenter les frais de mandat des élus, on trouve facilement, un autre a évoqué le montant de l’indemnité parlementaire en séance. Un troisième a demandé, lors d’un vote sur le blocage des loyers, à tous les propriétaires de déclarer leur conflit d’intérêt – ce qui généralisé amènerait à bien des déclarations, depuis les votes sur la TVA jusqu’aux votes sur la qualité de l’air, qui a priori touchent tous les élus. 

LIRE AUSSI >>« Etre utile autrement » : la nouvelle vie des députés sortants battus aux législatives 

Cette critique n’est pas inédite. Elle était même employée fréquemment par les élus du Parti communiste au cours du siècle dernier, quoique de moins en moins. Durant la IVe et une partie de la Ve, on voyait ainsi les députés de ce parti utiliser cet angle pour dénoncer la politique gouvernementale, en particulier quand il s’agissait de refuser une hausse du salaire minimum ou des prestations sociales. A chaque fois, elles renvoyaient les autres élus à leurs conditions de vie tout en affirmant leur supériorité morale – les élus communistes ont longtemps reversé leur indemnité au parti, qui leur reversait le salaire d’un ouvrier qualifié. 

Cela donnait lieu à des échanges particulièrement acrimonieux, car on considérait que c’était une attaque contre la collégialité. Ce qu’on voit depuis un mois, c’est un timide mais clair retour de cette logique de rupture. 

Sur le fond, on peut constater que la droite et le RN sont adeptes de votes de compromis en fonction de textes sur des sujets plutôt consensuels ou techniques (pouvoir d’achat, projet de loi sanitaire…), alors que la Nupes est dans une opposition systématique au gouvernement. Comment l’analysez-vous ?  

Le gouvernement, et c’est la grande nouveauté de cette XVIe législature, doit trouver une majorité pour chaque projet. Pour les deux premiers textes, c’est LR qui a été le partenaire le plus stable, et de loin. Il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque les mesures votées sont assez proches du programme présenté par Valérie Pécresse, et aussi parce que cela a donné à ce parti une vraie puissance de négociation avec le gouvernement. On l’a senti pendant les débats à l’Assemblée, où des amendements LR ont été acceptés, des discussions ont eu lieu. Et on l’a encore plus vu au Sénat ou le texte a été réécrit par la majorité de droite, puis accepté. Sur ces deux textes là au moins, Renaissance confirme son basculement à droite de l’échiquier politique. 

Sur le même sujet

Pour la première fois depuis vingt ans, les députés ne siégeront pas en septembre. Cette pause de près deux mois, voulue par l’exécutif, vous semble-t-elle justifiée?  

Depuis des années, le gouvernement convoquait une session extraordinaire en septembre, et souvent en juillet. Cela permet de gagner du temps sur un calendrier parlementaire déjà bien rempli. S’en priver, c’est donc loin d’être négligeable. C’est même une preuve supplémentaire du rôle nouveau du Parlement : le gouvernement doit préparer l’arrivée d’un texte de loi plus en amont, recevoir les élus, bref il doit impliquer le Parlement bien plus qu’avant. On verra si cette situation assez nouvelle se pérennise, et si elle donne aux parlementaires l’idée de s’émanciper encore un peu plus.

6 réponses »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :