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DÉMOCRATIE RADICALE – JURGEN HABERMAS – Espace public et société civile (PARTIE 4/5)

METAHODOS – LES ENTRETIENS DE LA MÉTHODE: PRÉCÉDENTES PUBLICATIONS

DÉMOCRATIE RADICALE – JURGEN HABERMAS (PARTIE 3/5) – Neutralité du principe de discussion. https://metahodos.fr/2022/11/23/partie-3/

LA DÉMOCRATIE RADICALE – JURGEN HABERMAS (PARTIE 2/5). https://metahodos.fr/2022/11/22/partie-2/

LA DÉMOCRATIE RADICALE – JÜRGEN HABERNAS (PARTIE 1/5) https://metahodos.fr/2022/11/21/la-democratie-radicale-de-jurgen-habermaspartie-1/

La démocratie radicale de la Jürgen Habermas https://metahodos.fr/2022/11/16/automne-studieux-avec-metahodos-la-democratie-radicale-de-jurgen-habermas/

PARTIE 4

L’espace public et la société civile

Après avoir ainsi « reconstruit nos intuitions », nous voici enfin arrivé sur le sol de la démocratie délibérative. Le cœur de cette démocratie est ce qu’Habermas appelle l’espace public. Cet espace public est « une structure de communication ancrée dans le monde vécu par l’intermédiaire de sa base constituée par la société civile ». Il « reçoit ses impulsions de l’assimilation privée des problèmes sociaux qui ont une résonance biographique ». Ces impulsions proviennent de la société civile, qui « se compose de ces associations, organisations, mouvements qui, à la fois, accueillent, condensent et répercutent en les amplifiant dans l’espace public politique, la résonance que les problèmes sociaux trouvent dans les sphères de la vie privée ». Ainsi, dans une démocratie délibérative, les décisions légitimes sont celles qui ont été « régulées par des flux communicationnels qui sont partis de la périphérie » et ont traversé « les écluses des procédures propres à la démocratie et à l’État de droit, avant d’entrer dans le système parlementaire ou dans les tribunaux ».

Si nous nous plaçons au même niveau d’abstraction qu’Habermas, il parait possible de dire que la démocratie délibérative envisage la politique démocratique essentiellement comme une vaste discussion, au cours de laquelle les citoyens identifient les problèmes publics et résolvent les conflits par des débats aboutissant à des actions. Dans cette perspective, le vote, lors des élections ou bien au Parlement, n’est qu’un bref instant dans une délibération permanente, à la fois parmi les citoyens et au sein des institutions, délibération au cours de laquelle les participants essayent de se persuader réciproquement à propos des meilleures politiques à adopter. La démocratie délibérative conçoit la politique à peu près sur le modèle d’une discussion entre amis sur des sujets d’intérêt commun et appelant une action.

Si nous adoptons une perspective plus concrète, il parait possible de décrire la démocratie délibérative de la manière suivante : certaines personnes se rassemblent sur la base de ce qu’ils perçoivent comme étant un problème appelant une action des pouvoirs publics. Ces personnes, organisées sous forme d’associations diverses, parviennent à diffuser leurs idées auprès de ceux qui parlent au grand public, médias, partis politiques, etc. Le problème en question peut dès lors être identifié comme une question publique par les pouvoirs publics, Parlement, administration, etc. Ceux-ci vont donc agir pour traiter ce problème supposé, en consultation plus ou moins étroite avec les associations ayant identifié et défini ledit problème. Le résultat sera une « décision légitime » qui répond à un « problème social ». Une autre manière de parvenir à ce résultat, souvent de manière plus rapide, sera, après avoir engagé une action en justice appropriée, de parvenir à convaincre un juge que le « problème social » dont se préoccupe la ou les associations à l’origine de l’action judiciaire requiert la création de nouveaux « droits » ou une interprétation « créative » de lois existantes.

Bien qu’Habermas, pour des raisons obscures, conserve l’appareillage institutionnel compliqué de la démocratie constitutionnelle telle que nous la connaissons aujourd’hui, il est évident que sa démocratie radicale change profondément le sens de ces institutions. Le Parlement devient la caisse de résonance, pour ne pas dire la chambre d’enregistrement, des demandes issues de la société civile et les juges font œuvre de législateur en interprétant la « constitution vivante ». L’administration en revanche doit être étroitement surveillée, car c’est d’elle que vient tout le danger pour la préservation des « libertés communicationnelles » [38].

L’espace public et la société civile ont donc pour fonction d’identifier et de répercuter ce qu’Habermas appelle les « problèmes sociaux ». Ce que peut bien être un « problème social » n’est pas davantage précisé, mais un coup d’œil sur les contextes dans lesquels cette expression est employée permet de conclure, sans grand risque de se tromper, que les « problèmes sociaux » sont essentiellement des questions touchant à l’égalité des conditions de vie. Habermas affirme ainsi que le public sur lequel repose l’espace public « résonne des expériences biographiques sur lesquelles se répercutent, à l’échelle de la société, les faux frais extériorisés (et les perturbations internes suscitées)par les systèmes d’action fonctionnellement spécialisés, y compris par l’appareil d’État lui-même dont les fonctions de régulation sont requises par les systèmes fonctionnels complexes ». Ce qu’Habermas nomme les « faux frais » désigne le chômage, la pauvreté, et plus largement les inégalités économiques. Quant aux « systèmes d’action fonctionnellement spécialisés », il s’agit essentiellement des entreprises, ou plus largement de « l’économie capitaliste », et de certains secteurs de l’administration en tant qu’ils adoptent « l’esprit cognitiviste du management » [39].

Il serait cependant erroné d’en déduire que l’espace public est le lieu de l’affrontement éternel entre les riches et les pauvres. Il serait plus exact de dire que l’espace public est le lieu où les « privilégiés » écoutent en silence les revendications des « défavorisés ». Il faut en effet, selon Habermas, distinguer entre les acteurs qui « se contentent d’utiliser un espace public déjà constitué » et ceux qui « participent à la reproduction des structures de l’espace public existant ». Seuls les seconds sont véritablement « issus du public » et par conséquent pleinement légitimes pour porter les « problèmes sociaux ». Les « systèmes d’action fonctionnellement spécialisés » ne rentrent pas dans cette catégorie. Y rentrent en revanche les acteurs qui ont à la fois une sensibilité pour « les dangers qui menacent les droits à la communication » et la disposition à faire front contre « les formes ouvertes ou masquées d’exclusion et de répression des minorités et des groupes marginaux ». Par conséquent, la société civile a pour Habermas « une signification différente de celle qu’avait connue la tradition libérale ». En effet, elle n’inclut plus « l’économie régulée par les marchés du travail, les marchés des capitaux et des biens et constituée par le droit privé » [40]. En d’autres termes, les « capitalistes » ne font pas partie de ce qu’Habermas appelle la société civile. Le cœur de la « politique délibérative » semble ainsi être la discussion à propos de la redistribution, en l’absence de ceux sur qui l’on prélèvera les ressources nécessaires à cette redistribution.

Le caractère central des « problèmes sociaux » au sein de la démocratie délibérative semble devoir appeler la construction d’un énorme appareil administratif chargé des diverses formes de compensation envers les « défavorisés ». Toutefois, le penchant décidément socialiste de cette démocratie n’est qu’une partie du tableau d’ensemble. Au sommet de « cette échelle escaladée par les protestations civiques infra-institutionnelles » qu’est l’espace public se trouve en effet la désobéissance civile. La désobéissance aux lois n’est que l’ultime moyen de continuer la discussion publique une fois que celle-ci semble close, elle est par conséquent parfaitement légitime [41]. Plus encore, la désobéissance civile « actualise dans le médium de l’opinion publique les contenus normatifs de l’État de droit démocratique » : elle est l’acte démocratique par excellence. Selon Kant, l’homme moral ne doit jamais violer une loi, quelles que soient les circonstances. Pour Habermas, l’homme moral est non seulement autorisé mais encouragé à violer la loi [42].

PARTIE 4Il serait toutefois possible de se demander si toutes les formes de désobéissance civile sont également respectables. Par exemple, les riches pourraient-ils refuser d’obéir aux lois organisant la redistribution ? Ou bien encore, les entreprises concernées pourraient-elles refuser d’observer une loi destinée à protéger l’environnement ? En fait, dans la mesure où les acteurs économiques « capitalistes » ont été par avance exclus de la société civile, il semblerait que ceux-ci ne puissent pas arguer du caractère éminemment démocratique de leur désobéissance pour la justifier. Seule la désobéissance issue de la société civile est légitime, c’est-à-dire la désobéissance de ceux qui défendent ou représentent les « minorités » et les « groupes marginaux ».

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